AccueilThéâtreAPOCALYPSE 12: 09 de Marléne DOUTY (Théâtre, Awoudy, Lomé, 2021)

APOCALYPSE 12: 09 de Marléne DOUTY (Théâtre, Awoudy, Lomé, 2021)

Apocalypse 12 : 09 de Marléne Douty est une pièce de théâtre dont la structure en sept actes est basée sur les gbani, instruments de l’art divinatoire des Moba, peuple de la région des Savanes du Togo, dont le nombre varie entre sept et huit.

De ce fait, toute la pièce est un flash-back qui illustre la divination du devin, le Djaba, lequel fait vivre devant nos yeux le drame du couple impécunieux formé par Thomas et Safi. Cette phrase qui termine son discours rituel est annonciatrice de malheur :

«Alors le futur a détourné son regard de nous. Le temps qu’il revienne, le passé  était là. L’Apocalypse à nos portes!» (p. 18)

L’apocalypse dans la tradition religieuse juive est la révélation qui annonce la fin du monde. Dans la pièce de Marléne Douty, l’apocalypse est une métaphore du pouvoir, un pouvoir tyrannique renversé par une révolution.

Le vocable de Dieu prononcé par les personnages, s’applique au dictateur régnant ainsi qu’à tous ceux qui tirent profit du système qui génère la misère et l’injustice. Thomas est révolté contre ces hommes puissants qui rejettent toujours ses demandes d’emplois comme comptable par la formule « Je suis désolé ». Pour obtenir un emploi, il faut avoir quelqu’un de haut placé dans le système corrompu et cynique. Entre le harcèlement du Maisonier (le propriétaire) pour percevoir ses loyers en retard et le chantage du haut fonctionnaire qui fut l’amant de Safi, longtemps avant son mariage, c’est le même droit de cuissage qui prévaut.

La misère est une atteinte à la dignité humaine au point de contraindre le couple Thomas et Safi à se prostituer, l’un pour avoir un emploi, l’autre pour éviter l’expulsion du domicile pour les loyers impayés.

Dans l’acte intitulé «Gbandjok», l’Ombre de Safi s’invite à l’intérieur de la cellule où croupit Thomas. En fait, «Gbandjok», l’acte deuxième qui est le véritable acte premier de la pièce, débute par le commencement. Ce qui me fait dire que toute la pièce est un flash-back. L’acte premier «Tôn» est en réalité le prologue de la pièce qui annonce ce qui va advenir.

«L’Ombre de Safi: Nous avons tous la même peur. Peur des hyènes. Et nous vivons tous les jours avec une meute d’hyènes.» (p. 19)

Dans «Kut», nous voyons Thomas assis sur un banc public et soliloquer sur sa misère :

«Ce que je suis, rien. Ce que j’ai, rien. Monsieur Rien. Je suis Monsieur Rien et je vous souhaite la bienvenue dans une journée tout à fait ordinaire.» (p. 32)

Dans «Gbandjok», l’Ombre de Safi s’adonne à un soliloque et dans «Kut», c’est au tour de Thomas de soliloquer, c’est-à-dire de parler tout seul. Ces soliloques sont l’expression d’une douleur intérieure d’individus solitaires, isolés et renfermés sur eux-mêmes dans une déréliction proche du suicide.

C’est ainsi que dans «Gbannaak», Safi raconte à Thomas le chantage du dignitaire, l’Honorable B. auprès duquel elle sollicitait un emploi pour lui. Loin de s’en offusquer, Thomas incite son épouse à se prostituer avec lui pour qu’il soit recruté comme comptable dans une banque. Et le comble du cynisme, c’est l’exigence du scélérat : que Thomas soit présent pour assister au viol de son épouse. Ils arrivent au rendez-vous ensemble et pendant la copulation, le violeur provoque Thomas qui finit par l’assassiner à coups de couteau.

« Ces trompettes que vous entendez annoncent la fin L’apocalypse de l’apocalypse

Le peuple s’approprie le mythe de la chute 

Retour au ciel du prince déchu » (p. 72)

 Apocalypse 12 :09 a des accents révolutionnaires. Le héros Thomas, après avoir subi moult humiliations, n’est pas demeuré dans la passivité, il a fait un saut qualitatif en passant à l’acte, un acte violent, en réponse à un règne de terreur et d’iniquité. Il a lavé son honneur dans le sang du bourreau. C’est précisément ce geste révolutionnaire qui l’a envoyé en prison. Il a tué Dieu parce que Dieu est inique et cruel. À commencer par le titre de la pièce, il y a beaucoup d’allusions aux mythes chrétiens dans Apocalypse 12 :09 (Cf. Apocalypse chapitre 12 verset 9).

Le lien qui relie toutes les parties d’Apocalypse 12 :09 se manifeste à travers les cris séditieux des manifestants :

«On entend des voix de manifestants fredonnant des chants de révolte et scandant des slogans hostiles: Libérez Thomas! Libérez Thomas! Non à l’impunité! Dictateur must go! Nous ne sommes pas une monarchie! Retour à l’article 57 de la Constitution… » (p. 24)

Ce sont les mêmes cris à la page 68 et à la fin de la pièce: «Les voix des manifestants montent, montent, montent. Noir.» (p. 72)

Apocalypse 12 : 09 fait ressortir la dimension tragique du héros Thomas. Le héros tragique est le personnage qui a une vive conscience de son destin, lequel lui fixe des limites à ne pas dépasser. Mais il se révolte et décide de franchir ces limites au nom de sa liberté. Il s’attaque à une force transcendante qui le dépasse dans un affrontement illégal. Il sera écrasé mais cette action émancipatrice lui permettra de restaurer sa dignité et son humanité bafouées.

Le titre Apocalypse 12 :09 renvoie le lecteur au dernier livre du Nouveau Testament de la Bible, plus précisément au livre 12 et au verset 9 qui dit en substance:

«Et il fut précipité, «le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui

Ce passage est repris différemment dans le texte de Douty:

«L’apocalypse de l’apocalypse    

Le peuple s’approprie le mythe de la chute

Retour au ciel du prince déchu » (p. 72)

Le dramaturge s’approprie donc le texte biblique qui précipite le prince déchu (Satan) du ciel sur la terre. La subversion consiste à renvoyer le prince déchu (le dictateur) au ciel pour en débarrasser la terre, considérée par Jéhovah, comme un dépotoir d’ordures célestes. Marléne Douty procède à un retour à l’envoyeur dans la mesure où les tyrans se prennent pour les dieux de la terre.

Le message de Marléne Douty est clair: il n’est pas question que les damnés de la terre se résignent et acceptent leur sort. La liberté se conquiert et requiert des sacrifices. C’est tout le contraire de la religion, en général, qui prône la résignation, la soumission des opprimés pour s’en remettre à Dieu qui, soi-disant, changera les choses à son heure.

Au niveau du style, Marléne Douty mélange habilement la prose et la versification. Les vers, il les réserve surtout aux soliloques. Cette parole poétique relève de l’incantation propre au djabaat, cet art divinatoire des Moba. Le recours à la poésie vise à restituer la sacralité et surtout la ritualité de la pièce qui est un flash-back dramatisé des divinations du djabaat. L’originalité de cette pièce de théâtre s’affiche à travers la dramatisation de la technique divinatoire moba. Dans nos sociétés opprimés et dominés par l’impérialisme occidental, nos langues et nos cultures sont les signes qui ont su le mieux résister à la destruction et au vandalisme de la colonisation. Prendre parti pour le peuple dans le contexte du néocolonialisme et du despotisme obscurantiste est un acte de liberté.

Marléne Douty révèle dans cette pièce son engagement littéraire, c’est-à-dire qu’il prend parti ouvertement dans les tensions sociales qui déchirent une société. Il se situe du côté des damnés de la terre. Apocalypse 12 :09est une œuvre dramatique blasphématoire si l’on s’en tient à la référence que constitue la Bible des chrétiens que l’auteur considère idéologiquement comme un instrument de domination, d’aliénation entre les mains de ceux qui dirigent et qui ont intérêt à pousser le peuple à se résigner en quémandant naïvement la grâce divine pour s’extraire de la misère et de l’oppression au lieu de les combattre en les rendant responsables de leurs malheurs.

Dans le mythe juif, Jéhovah précipite Satan du ciel sur la terre comme on jette le contenu d’une poubelle. En blasphémant, Marléne Douty renvoie les dieux de la terre, les dictateurs au ciel. En imposant le parcours opposé aux bourreaux des peuples (terre-ciel), le dramaturge fait une double dénonciation du colonialisme symbolisé dans la pièce par la Bible ou le christianisme, d’une part, et du despotisme néocolonial des fausses indépendances, d’autre part. Il y a là, un blasphème religieux et un blasphème laïc, dès lors que le séjour céleste que la pièce propose aux dictateurs est la fin de la dictature, sa mort symbolique. Cette démarche est révolutionnaire.

Ayayi Togoata APÉDO-AMAH

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