Au Togo, comme dans nombre de régimes autoritaires africains, l’armée a cessé depuis longtemps d’être une institution républicaine au service de la nation. Elle s’est progressivement transformée en un instrument de conservation du pouvoir, un rempart armé dressé non contre les ennemis de l’État, mais contre les citoyens eux-mêmes. Cette dérive est le produit d’un système politique fondé sur la peur, la loyauté clanique et la confusion volontaire entre sécurité nationale et survie du régime.
Lorsqu’au Togo des populations civiles descendent dans la rue pour réclamer pacifiquement leurs droits, alternance politique, justice sociale, liberté d’expression, la réponse est presque mécanique. Les forces armées et de sécurité surgissent, lourdement équipées, déterminées, brutales. Elles frappent avec des bâtons, des gourdins, tirent à balles réelles ou à gaz lacrymogène, humilient, arrêtent arbitrairement, torturent. Les manifestants, souvent jeunes, désarmés, porteurs de simples pancartes ou de slogans, deviennent soudain les «ennemis de la nation».
Cette violence déployée contre des Togolais sans défense contraste cruellement avec l’attitude observée face aux menaces réelles pesant sur l’intégrité territoriale du pays. Depuis plusieurs années, le nord du Togo, notamment la région des Savanes, est exposée à des incursions djihadistes, à l’insécurité transfrontalière et à la montée de groupes armés bien entraînés. Là où l’on attendrait une armée vigilante, professionnelle, protectrice des populations, le constat est amer. Elle se sauve ou plutôt détale devant ces groupes armés, abandonnant des zones ainsi que des populations livrées à elles-mêmes.
Ce paradoxe est troublant mais révélateur. L’armée togolaise semble plus à l’aise pour disperser une marche citoyenne à Lomé que pour neutraliser des groupes armés déterminés dans les zones rurales. Elle paraît plus courageuse face à des étudiants, des commerçants, des mères de famille, que face à des combattants aguerris. Pourquoi? Parce que, dans l’imaginaire du régime, le peuple conscient et mobilisé représente un danger plus immédiat que l’ennemi extérieur.
Dans un système autoritaire, la véritable menace n’est pas le djihadisme, mais la contestation politique. Ce n’est pas l’insécurité régionale, mais l’alternance démocratique. Ainsi, l’appareil militaire est façonné non pour défendre la souveraineté nationale, mais pour dissuader toute remise en cause du pouvoir en place. Les promotions, les privilèges, les postes stratégiques sont accordés non sur la base de la compétence ou du professionnalisme, mais sur celle de la loyauté politique, souvent familiale ou ethnique.
Cette instrumentalisation de l’armée a un coût énorme pour la nation togolaise. Elle fragilise la cohésion nationale, creuse le fossé entre les forces armées et les populations civiles, et expose dangereusement le pays aux menaces extérieures. Une armée qui se retourne contre son peuple finit toujours par perdre sa légitimité, son moral et son efficacité opérationnelle. Elle devient redoutable dans la répression, mais vulnérable dans la guerre réelle.
L’histoire africaine est pourtant claire: aucune armée ne peut durablement protéger un régime contre son propre peuple. Et aucun pays ne peut espérer être en sécurité lorsque son armée craint davantage ses citoyens que ses ennemis. Tant que l’armée togolaise restera l’ombre armée d’un pouvoir figé, elle continuera d’exceller dans la répression interne tout en échouant face aux défis sécuritaires majeurs.
La véritable réforme passera par la républicanisation réelle de l’armée, sa soumission au pouvoir civil légitime, sa neutralité politique et sa réconciliation avec le peuple togolais. Sans cela, le paradoxe tragique demeurera. Une armée forte contre les mains nues, faible devant les fusils, et le Togo continuera de payer le prix de cette confusion mortelle entre État, régime et nation.
Anani Ahoévi


