Au Togo, l’innovation institutionnelle ne connaît décidément aucune limite. Pendant que d’autres pays s’embarrassent encore de la séparation des pouvoirs, de l’équilibre institutionnel ou de la responsabilité politique, Lomé a trouvé la formule magique, tout confier à un seul homme. Simple, efficace et économique. Le pouvoir n’est plus concentré, il est compacté, scellé, verrouillé. Tel un produit tout-en-un, Faure Gnassingbé est président de la République, Premier ministre de fait, chef de l’exécutif réel et directeur général de l’État togolais. Qui a encore besoin de contre-pouvoirs quand on a déjà tout? Car la question mérite d’être posée, Faure n’avait-il pas déjà tous les pouvoirs? La réponse est oui, mille fois oui et depuis longtemps, très longtemps. Alors pourquoi ces contorsions institutionnelles? Pourquoi ces réformes acrobatiques, ces changements de costumes juridiques, ces mises en scène constitutionnelles? Ah oui… pour endormir. Endormir ceux qui osent encore croire que le pouvoir a des limites, ceux qui prétendent qu’un mandat présidentiel est une parenthèse et non une résidence principale. Il faut endormir surtout ceux qui n’entendent pas le laisser briguer encore un autre mandat sous un emballage juridique «neuf», mais avec un contenu politique périmé.
Oui, au Togo, on ne change pas le système, on le maquille. On ne le limite pas, on le rebaptise. On ne respecte pas la Constitution, on la plie comme un pagne, selon la saison politique. L’objectif n’est pas de gouverner mieux, mais de gouverner plus longtemps, idéalement sans interruption, sans alternance, sans réveil brutal du peuple. En réalité, Faure Gnassingbé est à la fois président de la République et Premier ministre. Certes, sur le papier, il existe encore un chef de gouvernement, un Conseil des ministres, un Parlement, des institutions dites «indépendantes». Mais dans la réalité togolaise, tout le monde sait que le président gouverne, dirige, décide, arbitre, tranche, valide et parfois contredit… ses propres décisions. Qui dit mieux?
Le Premier ministre? Un collaborateur, un assistant exécutif. Une sorte de secrétaire politique chargé d’annoncer des décisions déjà prises ailleurs. Le gouvernement? Une équipe de figurants, alignés pour la photo officielle, applaudissant avec discipline chaque «haute instruction». Le Parlement? Une chambre d’enregistrement, spécialisée dans le vote automatique et l’ovation prolongée. Le Togo a ainsi inventé une nouvelle forme de régime, le prési-premierisme absolu, où un seul homme concentre la vision, l’action et la justification. Quand une politique réussit, c’est grâce au président, quand elle échoue, c’est la faute du gouvernement… et quand le gouvernement échoue trop souvent, le président le remanie… sans jamais se remettre en cause, puisque, bien entendu, il n’est jamais responsable de ce qu’il décide.
Le plus fascinant, c’est la mise en scène. À chaque crise, le président «instruit» son Premier ministre, «recadre» ses ministres à chaque difficulté, «exige des résultats» à chaque retard. On en viendrait presque à se demander, mais qui gouvernait avant son intervention providentielle? La réponse est simple, lui-même. Cette concentration du pouvoir est présentée comme de la stabilité. En réalité, c’est une confiscation tranquille, enveloppée dans un langage technocratique et des réformes cosmétiques. On change les intitulés, on modifie la Constitution, on rebaptise les institutions… mais le centre de gravité reste obstinément le même. Le Togolais, lui, regarde ce théâtre politique avec un mélange de lassitude et d’ironie. On lui parle de démocratie, mais il voit un homme qui cumule les rôles, la responsabilité gouvernementale, mais ne rend jamais de comptes. On lui parle d’alternance, mais le pouvoir se transmet comme un héritage familial soigneusement entretenu.
Alors oui, au Togo, Faure est président et Premier ministre. Parfois même chef de l’opposition, quand il critique ses propres équipes. Il ne lui manque plus que le titre de citoyen ordinaire, pour se plaindre officiellement de la cherté de la vie qu’il combat pourtant… depuis vingt ans. Qui dit mieux? Peut-être un jour un président-ministre-opposant-juge-arbitre. Mais rassurons-nous, au Togo, on avance toujours pas à pas… vers le même point ou plutôt…on recule à grand pas.
Solange Kolani


