La récente visite d’un ancien ministre français de la coopération dans notre pays, les excès auxquels se livra celui à qui il rendait visite, la médaille que l’un accrocha à la veste de l’autre, etc. sont des faits et gestes auxquels nous sommes habitués. Ils s’inscrivent dans liste de ces comportements singuliers qui ont toujours caractérisé les liens entre l’Afrique et la France depuis les indépendances. Ces derniers actes – si bien interrogés par les populations – ne sont pas plus extraordinaires que ceux qui les ont précédés.
C’est du reste ce qu’à voulu souligner le visiteur lui-même en évoquant son propre père, ancien premier ministre de son pays. Cette habitude prise de ridiculiser des peuples entiers en Afrique, si elle ne surprend plus, continue de néanmoins de laisser songeur. Comment des gens ouvert d’esprit, instruits, éduqués dans les meilleures conditions qui soient, des gens qui devraient avoir mieux à faire ailleurs, comment de tels gens font-ils pour se plaire si bien en la compagnie de ce que l’Afrique a de plus affligeant? Où trouvent-ils ces hommes politiques français, la dose de patience nécessaire à ces pitreries auxquelles ils viennent se livrer en Afrique? Bref, qu’est-ce qui peut expliquer que des hommes politiques français – et eux spécialement car les Anglais, les Allemands, ne se saliront jamais de cette façon – génération après génération trouvent tant de plaisir à fréquenter ces tristes êtres qui prétendent gouverner les pays africains?
Prenons soin d’éviter les préjugés et les adjectifs qui englobent tout et tous. Il y a en France, quelques hommes politiques non négligeables – dans l’aile gauche de la classe politique – que l’on ne verra sans doute jamais dans le village natal d’un satrape africain. Tâchons d’avancer dans notre raisonnement à l’aide d’exemples qui étayent. Et rappelons qu’il s’agit avant tout de proposer une explication.
« Je ne suis pas dupe!« . Voilà une phrase très française. Tout le monde s’en aperçoit en séjournant dans ce pays. Prendre garde de se laisser duper, c’est-à-dire veiller à ne pas être trompé, roulé, berné, dindonné, floué, pigeonné, etc. par l’autre est une obsession française. C’est que duper l’autre, par intérêt certes, mais aussi souvent – pour le plaisir de l’acte est un « sport » tellement prisé que chacun, au moins inconsciemment, éprouve le besoin de se méfier. La fréquence sur les lèvres françaises des mots: « pauvre con » ou « connard » est symptomatique de cette hantise étant donné que ces termes sont les synonymes familiers ou vulgaires des mots « idiots » ou « imbéciles » et que tous, ceux-ci et ceux-là, décrivent un être appartenant à la catégorie de ceux qui se laissent berner. Dans les faits, celui qui traite l’autre de « con » ne le fait pas après avoir réfléchi des heures durant au sujet du quotient intellectuel dudit « con« ; non. L’injure est plutôt spontanée; elle fuse en pleine rue entre deux parfaits inconnus qui se chamaillent pour un motif impromptu, à l’Assemblée nationale où un député traite de « petit con » le ministre de la justice (Le Canard Enchaîné du 31 janvier 96. Ce journal est une véritable mine pour l’observation de cette mentalité que nous tentons de décrire ici). Et c’est en cela – cette spontanéité – que l’injure est symptomatique.
Cette situation permet, par exemple, de comprendre un peu l’extraordinaire promptitude du travailleur français à protester et à faire usage de son droit de grève. Au moindre prétexte et – dans certains domaines comme les transports publics – presque pour un oui pour un non. On peut même dire qu’en France, de nos jours, le travailleur ne mène pas une lutte de classe contre le patronat ou les gouvernants mais plutôt un combat contre le risque d’être pris pour un « con« . C’est qu’un coup d’œil sur les statistiques, sur le nombre ou la fréquence des conflits sociaux et des grèves localisées ou généralisées en une année (Cf. par exemple le Quid à la rubrique « travail ») donne l’impression qu’en France, employés et employeurs ne disposent guère de textes juridiques pour réguler leurs relations.
En 1894, l’écrivain russe Léon Tolstoï, commentant les textes de son collègue français Guy de Maupassant, eut cette quasi exclamation: « Bien que nous soyons habitués à lire dans les romans français que les familles vivent toujours à trois et qu’il y a toujours un amant connu de tous, sauf du mari, il y a quelque chose qui reste pour nous incompréhensible: comment tous les maris sont-ils toujours bêtes, cocus, et ridicules, alors que tous les amants, qui, en fin de compte, se marient et deviennent des maris, non seulement ne sont ni ridicules ni cocus, mais encore sont des héros? Et le fait que toutes les femmes sont débauchées et toutes les mères des saintes est encore moins compréhensible ».
Et Tolstoï de conclure, au sujet des textes français qu’il lisait, à une atmosphère immorale. C’est que lui, avec son sens de la compassion et de la souffrance morale, ne pouvait supposer cet aspect de la mentalité française qui semble éprouver un intense plaisir à berner, à ridiculiser, à humilier. Les textes français que lisait Tolstoï restituent en réalité un milieu où règne nettement la cruauté au moins psychologique à l’égard de ceux qui passent pour des « cons » – en fait les êtres faibles ou inoffensifs.
(D’où cet autre constat: le type de tempérament querelleur. À ce sujet aussi, ils disposent de quelques expressions courantes: « gueuler » ou « pousser un coup de gueule« . Et les grèves à répétition, ce sont autant de « coups de gueule » poussés à l’intention des patrons ou des hommes politiques).
Revenons à Tolstoï, à un autre passage de son ouvrage, un peu long certes où il cache plus son irritation: « L’auteur (Guy de Maupassant) nous présente (dans une nouvelle intitulée Une partie de campagne comme une plaisanterie des plus charmantes et des plus drôles la description détaillée de la façon dont deux messieurs, en se promenant en canot, les bras nus, ont séduit en même temps l’un la vieille mère et l’autre la jeune fille, sa fille à elle. La sympathie de l’auteur est tout entière pour les deux vauriens, et cela au point qu’il semble non seulement négliger mais simplement ne pas voir ce qu’ont dû sentir, ce qu’ont dû éprouver la mère et la fille séduites, le père et le jeune homme, sans doute fiancé de la jeune fille. »
(Ces citations sont tirées de l’ouvrage de Tolstoï intitulé Guy de Maupassant, éd L’Anabase, en France). Pauvre Tolstoï. Le plaisir à duper n’existe pas s’il y a en même temps un sentiment de compassion. Or, mis à part des noms comme M. Yourcenar ou M. Proust, ce type de sentiment n’est pas tout à fait le propre de la mentalité littéraire française. Voltaire, Balzac, Flaubert optent plutôt pour l’indignation bruyante, la satire railleuse ou de mépris froid. Dans bien des grands romans français, il y a comme une absence de souffrance morale de l’auteur par rapport au destin douloureux de ses personnages; Flaubert est littéralement cruel avec Charles Bovary dans Madame Bovary, les indignations de Victor Hugo dans Les Misérables sont trop emphatiques pour émouvoir, Balzac est sarcastique à l’égard de ses personnages crédules ou faibles, etc.
Reprenons la dernière citation de Tolstoï et remarquons au passage que le plaisir de duper s’exerce toujours aux de plus faible que soi. Bien entendu!
La littérature française offre un autre exemple encore plus intéressant pour les Africains que Maupassant. C’est Molière. Commençons par rappeler ce qu’est Molière pour la France avec ces lignes publiées en 1946 dans le quotidien français Le Monde et reprises par le même journal dans son numéro 17/01/1996, page 20: « Loin de se lasser, le culte de Molière ne fait que gagner en ferveur et en lumière. L’anniversaire de sa naissance n’est pas seulement le rite le plus cher de la Comédie –Française : il devient une fête nationale du génie de notre pays, dans ce qu’il a de vigoureux, de sincère et d’humain. ».
On a bien lu. La célébration du 324ème anniversaire de la naissance de Molière est « une fête nationale du génie » de la France…Molière qui décrivit avec tant de talent les tartuferies, les fourberies, les mesquineries. Il y a donc du national chez cet auteur dont (on peut le dire) le monde est composé de ceux qui bernent et de ceux qui sont bernés. Essayons de voir de près. Prenons au hasard, une pièce de l’auteur, le Bourgeois gentilhomme par exemple. Pièce qui, après avoir amusé le roi Louis XIV, continue de faire rire les écoliers et les élèves de France. On en connaît l’histoire. Un riche bourgeois analphabète – M. Jourdain – se met en tête de fréquenter la noblesse, d’y conquérir pour lui-même une belle maîtresse et, pour sa fille, un mari. Étant argenté, il engage des spécialistes de la musique, de l’épée et de la philosophie pour lui apprendre tout ce qu’il convient de savoir quand on veut être « à la hauteur » parmi les nobles.
Il se lie d’amitié avec un compte qui, bien qu’authentique noble, n’en est pas moins désargenté. Le compte méprise le vulgaire marchand de draps qu’est M. Jourdain mais lui rend régulièrement visite pour des emprunts d’argent. Cela ne vous rappelle rien? Ces « chefs d’États » africains qui alimentent les caisses des partis politiques français? Bokassa donnant des diamants à l’ancien président français Giscard? Justement à propos de diamant, dans la pièce de Molière, le bourgeois gentilhomme en donne également à M. le comte. Lequel ne tarit pas alors d’éloges sur son « ami ». L’ancien ministre français de passage à Lomé et à Kara agit-il différemment?
On peut lire la pièce de Molière en réfléchissant sur la vanité, l’ego et ses travers; on peut aussi et on doit l’étudier en Afrique en s’interrogeant sur le curieux plaisir que prennent certains êtres à ridiculiser leurs prochains, sur ce sentiment de fierté et d’arrogance qui se repaît de l’État d’inconscience d’autrui.
Dans un autre numéro de l’hebdomadaire français déjà cité Le canard enchaîné (du 14/12/1994), au détour d’un paragraphe, à la page 7, on peut lire ceci: « Robert Galley, l’ancien ministre de la coopération, dépeint avec force détails désopilants le sacre de l’empereur Bokassa à Bangui. Un sacre sponsorisé par la France de Giscard et totalement burlesque. Un gag parmi d’autres : le carrosse transportant « l’empereur » était l’ancien corbillard relooké des pompes funèbres d’une commune proche de la ville de Troyes (dont Galley est le maire)… »
Et ça est très marrant. L’auteur de l’article parle de « détails désopilants » et de « gag« …À l’inverse de Tolstoï, il ne vient à l’esprit la simple idée de ce gag désopilant « sous-entend des souffrances, de la douleur pour des femmes, des enfants, des hommes là-bas au centre de l’Afrique. Nous, nous pouvons en revanche imaginer l’ancien ministre Galley, disant un soir en famille et, entre la poire et le fromage comme ils disent, racontant avec fierté à ses petits-enfants mignons le « coup tordu » qu’il a fait à Bokassa. Nous pouvons même imaginer les jeunes et les moins jeunes interlocuteurs riant jusqu’aux larmes puis s’exclamant entre deux quintes: « Ah! Ces nègres tout de même…Ils sont vraiment impayables!«
C’est l’honneur de Molière d’avoir su décrire avec plusieurs siècles les …relations franco-africaines. D’avoir su nous donner quelques éléments de réponse à la question que nous posions au début du présent dossier. C’est pourquoi son œuvre comme celle de Maupassant et de bien d’autres doivent être lues et méditées en Afrique. Méditées non pas à la manière française mais à la nôtre qui est déterminée par notre histoire et les relations que nous avons avec eux.
F. A. Akakpo


