Au Togo, le pouvoir ne gouverne pas, ne représente pas, ne protège pas. Il se sert, prélève, prédite et réprime. Et pour accomplir ce pillage méthodique, il s’est trouvé un costume idéal, le boubou. Large, solennel, culturellement sacralisé. Mais surtout pratique, avec des poches démesurées, capables d’engloutir l’argent public, les scrutins confisqués, les cadavres sans justice et les générations sacrifiées.
Ces boubous ne sont pas des habits de dignité. Ce sont des sacs de rapine. L’oligarchie familiale et militaire tiennent le pays comme une concession coloniale privée, reproduisant à l’identique les méthodes du commandant blanc, avec la même brutalité, mais cette fois sous un drapeau national. Le colon est parti, le colonat est resté. Il a simplement changé de langue, de peau et de folklore. Le Togo n’est pas gouverné, il est administré par la peur, discipliné par la matraque, la prison, la torture et endormi par la propagande. Le pouvoir togolais a perfectionné l’art de la confiscation silencieuse. Il confisque d’abord la parole, ensuite le vote et la rue. Les élections ne sont plus qu’un rite bureaucratique, vidées de toute substance, une mise en scène obscène où les résultats sont connus avant même que les bulletins ne soient imprimés. Les urnes servent de décor, pas d’arbitre. Le peuple ne vote pas, c’est le régime qui le fait à sa place et proclame. Voilà la République réduite à une mascarade.
La justice, elle, n’est plus un pilier de l’État, c’est une succursale du pouvoir exécutif et militaire. Elle frappe vite et fort quand il s’agit de syndicalistes, d’opposants, de journalistes ou de simples citoyens trop bavards. Mais elle devient soudainement aveugle, sourde et paralysée dès qu’un uniforme, un galon ou un nom bien placé apparaît dans le dossier. Ici, l’impunité n’est pas une dérive, c’est une politique publique. Et pendant que le pays suffoque, les poches se remplissent. Marchés publics truqués, ressources minières bradées, dettes contractées au nom du peuple, mais jamais pour lui. Coopérations internationales détournées, aides humanitaires transformées en fonds de campagne. Le pillage est systémique, organisé, normalisé. Il ne choque plus. Il est entré dans les mœurs du régime comme une tradition non écrite.
La misère, elle, est soigneusement entretenue. Un peuple affamé réfléchit moins, proteste moins, survit plus qu’il ne vit. La jeunesse togolaise n’a plus de rêve national, elle n’a qu’un rêve migratoire. Fuir, partir, traverser les déserts, les océans, les humiliations, plutôt que de mourir lentement dans un pays verrouillé par des vieillards arc-boutés sur leurs privilèges. Un État qui pousse sa jeunesse à l’exil est un État qui a déclaré la guerre à son avenir. Autour du pouvoir gravitent les vautours en costume: intellectuels d’apparat, leaders religieux muets, artistes subventionnés, journalistes mercenaires. Tous bénéficiaires indirects des poches profondes. Ils parlent de paix quand il faudrait parler de justice, de dialogue quand il faudrait parler de vérité, de stabilité quand il faudrait parler de dignité. Leur silence est une complicité et leur neutralité une trahison.
Le régime aime se présenter comme un rempart contre le chaos régional. Mais quel est ce rempart qui s’effondre de l’intérieur? Quel est ce bastion sécuritaire qui terrorise ses propres citoyens? La vraie instabilité n’est pas dans la rue, mais dans la confiscation permanente de la souveraineté populaire. Un pays n’explose pas parce que le peuple parle trop, mais parce qu’il est trop longtemps réduit au silence. Et pourtant, malgré la répression, malgré la peur, malgré les prisons et les cimetières, la colère s’accumule. Elle n’est plus spectaculaire, elle est souterraine. Elle coule sous la surface comme une lave lente. Les boubous peuvent être larges, les poches profondes, mais aucun tissu ne résiste éternellement à la pression de l’injustice accumulée.
L’histoire est sans pitié pour les régimes qui confondent longévité et légitimité. Tous ont cru être éternels. Tous ont cru que la force des armes remplacerait la force du consentement. Tous ont fini balayés, parfois dans le sang, toujours dans la honte. Le Togo n’échappera pas à cette loi. La question n’est pas si, mais quand. Car le temps finit toujours par réclamer des comptes à un pouvoir qui vole son peuple et sa vie. Et le jour où les poches devront être vidées, où les boubous tomberont, où les noms seront prononcés sans trembler, il ne restera plus rien de cette grandeur factice, sinon le verdict implacable de l’histoire, pour les prédateurs qui ont fait du pays, une proie.
Le Togo ne manque pas de ressources, mais de dirigeants dignes de ce nom. Tant que le pays sera gouverné par des hommes aux poches pleines et à la conscience creuse, il restera prisonnier d’un présent sans horizon. Mais aucun régime ne peut éternellement gouverner contre son peuple. Les poches sont pleines… la colère aussi.
Anani Ahoévi


