Jean-Bedel Bokassa, l’être primitif qui accabla la Centrafrique de 1966 à 1979, aimait bien boire, boire jusqu’à en être ivre. Il lui arrivait donc, sortant en état d’ébriété d’une réception bien arrosée, de donner l’ordre à l’un de ses sbires d’aller tuer telle ou telle personne. Le lendemain, lorsqu’on venait lui dire que son ordre avait été exécuté, Bokassa s’en étonnait. »Quel ordre? » Interrogeait-il; le soldat bafouillait : »…Mais…celui d’hier nuit…, après la réception…concernant le médecin X (ou le professeur Y) « . Bokassa haussait les épaules; il ne se souvenait pas d’avoir ordonné cet assassinat. Pour un intellectuel africain, né après les indépendances, ayant grandi au contact de tels faits, il se pose à coup sûr la question de savoir quelle vision avoir de l’Afrique en général.
Face à Bokassa, à Idi Amin et à tous les autres individus du même acabit en Afrique, les sentiments de fureur, d’horreur, de colère, de révolte, etc. sont légitimes. Mais ce sont là des sentiments spontanés; ce sont des sentiments pour ainsi dire à la portée de tous. Pour être indigné et en fureur contre la dictature et le banditisme au pouvoir, il n’est guère besoin d’avoir fait des études supérieures, d’avoir lu les philosophes, etc. Les révoltes populaires dans les pays africains ces dernières années en témoignent. Par conséquent, à quiconque voudrait consacrer un peu de son temps et de son esprit à comprendre et à commenter la réalité socio-politique africaine, le souci d’être « efficace » impose de « servir » plus et mieux que la fureur face à un Bokassa. Car si l’indignation et la colère sont en l’occurrence, positives, elles ne permettent pas pour autant de comprendre les situations et de résoudre les problèmes. Donc face à l’un des multiples actes primitifs commis par Bokassa que je rappelle en commençant cet article, on peut réagir de deux façons:
- En lançant des imprécations (ce qui est légitime)
- En essayant de se l’expliquer
Vouloir s’expliquer le réel, c’est vouloir éviter d’en être effrayé. Cela n’est pas chose facile, en particulier pour l’intellectuel vivant en Afrique, affaibli par les difficultés matérielles, à la merci de la violence ignorante et brute. Et pourtant il le faut. Éviter l’effroi intellectuel implique de s’appuyer sur sa raison. Ce qui est sacré en moi, c’est ma raison; c’est elle qui décide de mes opinions. Une telle résolution est lourde de conséquences, car c’est s’engager à mater chaque fois qu’il le faut l’amour-propre, le réflexe racial (ou tribal), le sentiment filial, les appétits instinctifs, etc. Essayons d’être plus clair à l’aide d’un exemple : l’Africain que je suis, vit dans un monde où certains, pour se protéger, n’ont que des sagaies et des flèches, alors que d’autres ont des missiles et des avions furtifs.
Mon esprit perçoit bien que les possesseurs de missiles ont fait la preuve de leur intelligence et que les gars aux sagaies sont complètement disqualifiés. Mais appartenant à ce dernier groupe, je ne peux éviter qu’entre en conflit mon esprit (qui constate) et mon amour-propre. Et lorsque quelqu’un, supposons un non-Africain, dit devant moi avec un sourire narquois : « dans le monde actuel, ceux qui n’ont inventé que des sagaies sont des arriérés », quel sentiment éprouver?
Une chose est cependant certaine : si je refuse d’admettre les propos de mon interlocuteur, si je me fâche, l’insulte, le traite de raciste, dépense mon énergie et mon temps à le dénoncer sur tous les tons, etc., je n’empêche pas pour autant le rapport de forces d’être ce qu’il est, c’est-à-dire abyssalement en ma défaveur. En revanche, si domptant mon amour-propre, je reconnais au fond de moi qu’il a raison, je me mets la dos au mur. Puisqu’il a raison et puisque les autres, qui ont les missiles sont des êtres comme moi, il n’y a pas de raison que je ne sois moi-aussi capable de ce qu’ils ont réalisé. Mieux que l’amour-propre, le sentiment de fierté doit me conduire à travailler afin d’égaler les autres.
De même, sur le plan du vivre-ensemble, si, aujourd’hui, Bokassa ou d’autres individus semblables ne sont plus concevables à la tête des États allemands, français, américain, roumain, australien…, c’est que dans ces lieux, l’esprit à réussi à trouver des réponses efficaces contre les instincts naturels de l’homme. Partout dans le monde, il y a eu, il y a, et il y aura des êtres désireux de gouverner leurs prochains sans avoir des comptes à rendre; mais dans certains endroits du monde, on est parvenu à rendre ces sortes de désirs inadmissibles et négatifs aux yeux mêmes de ceux qui en sont affligés.
La liberté civile que nous voyons aujourd’hui dans certains pays, sur d’autres continents est née du triomphe de l’esprit sur l’instinct. Bokassa était normal au sens où il est dans la nature de l’homme d’être barbare. C’est la culture, l’esprit qui parviennent à faire de l’homme un… humain. Bokassa, Idi Amin, Sékou Touré, Sani Abacha et tous les autres individus du même genre qui peuplaient l’histoire au moins contemporaine de notre continent, témoignent donc de la faiblesse actuelle de l’esprit intellectuel en Afrique.
Ce n’est hélas, ni l’indignation, ni la morale (ou la religion) qui nous permettront de rendre un jour impossible le règne d’individus comme Bokassa, mais la vigueur de l’esprit. Un tel objectif exige que l’esprit intellectuel africain se libère de…l’Afrique! Qu’il se libère de l’esprit du sentiment d’humiliation à fleur de peau que le passé (esclavage, colonisation) et le présent (l’influence extérieure) font peser sur lui, de l’amour-propre exacerbé, du sentiment étouffant d’urgence que la réalité socio-politique lui impose. Ce sont là autant de formes d’asservissement de l’esprit.
Un ancien premier ministre français traita les Japonais de fourmis; du moment où cela n’empêche pas le Japon de demeurer prospère et la deuxième puissance industrielle du monde, quel est l’intérêt de se préoccuper d’un tel préjugé?
La question est simple et précise : il s’agit pour l’Africain de se créer une patrie où vivre librement et où mettre son énergie, son intelligence, sa foi en commun avec celles de ses concitoyens afin de prospérer et d’affronter le monde. L’objectif est rationnel; la conduite pour l’atteindre doit également l’être.
Dès lors, (simples hypothèses) si cet Africain se trouve au milieu de gens qui ne pensent qu’à boire et à manger et se moquent stupidement de l’avenir, si son propre père hypothèque l’avenir en ne se souciant pas d’ajuster le nombre de ses femmes et de ses enfants à ses revenus, si sa culture entretient l’irrationalisme, si autour de lui, on croit encore à la magie, si la gestion de la cité où il vit est soumise aux caprices de gens non-élus, si, etc. alors le verdict est simple : cet Africain vit dans un milieu arriéré ou inconscient qu’il faut dénoncer et combattre et peu importe ce que pensent les autres. Bokassa et Idi Amin font partie de l’histoire de l’Afrique; Hitler – le clochard devenu chef d’État – appartient à l’histoire de l’Allemagne comme Pétain à celle de la France.
Pendant tout le règne des Nazis, le grand écrivain allemand Thomas Mann, en exil, ne cessa de traiter Hitler et ses acolytes de « dégénérés inférieurs » et de décrire l’Allemagne d’alors comme un pays « retourné à la sauvagerie primitive » (Cf. Allemagne ma souffrance).
Thomas Mann dit bien « retour » à la sauvagerie…C’est donc que l’Allemagne aussi a connu des temps où des Bokassa étaient possibles. Il n’y a par conséquent aucun complexe à avoir vis-à-vis du monde. L’Afrique contemporaine fait face à sa propre sauvagerie (le Rwanda), comme d’autres peuples en d’autres temps, en d’autres lieux.
La tâche de l’esprit intellectuel africain, c’est de produire les idées et la conscience sous lesquelles enterrer Bokassa, le grégarisme tribal et le règne nihiliste du muscle sur l’esprit. La bête ne se laissera pas enterrer (et l’extérieur s’acharnera à lui fournir de l’oxygène); c’est pourquoi nous devons être intellectuellement sans concession.
De nouveau Thomas Mann, en 1943 : « Il n’y a pas le moindre danger qu’un jour la raison prenne le dessus sur terre et que tout se passe jamais trop raisonnement. Il n’y a pas de danger qu’un jour les hommes deviennent des anges dépourvus d’émotions, ce qui serait fort ennuyeux. Mais pour que, par un intéressant phénomène d’outrance, ils se transforment en bête, il faut peu de choses (…). Cette tendance est bien plus forte dans l’homme que la tendance à l’angélisme anémique, et il suffit en glorifiant l’instinct en général de libérer les mauvais instincts ( ) pour que la tendance à la bestialité prenne triomphalement le dessus » (« Destin et devoir » ; Cf. Les exigences du jour, éd. Grasset pour la traduction française).
Théo A.


