AccueilOpinionsOpinionDes élites à qui la moindre corruption peut faire perdre la tête

Des élites à qui la moindre corruption peut faire perdre la tête

Le drame du Togo n’est peut-être pas seulement d’avoir été confisqué par un système politique abject, mais surtout d’avoir produit, au fil des décennies, une catégorie d’individus qui ne pensent plus en termes de nation, de dignité ou de destin collectif. Des élites sans morale, sans conscience historique, dont l’horizon se limite souvent à la survie personnelle, à l’enrichissement rapide et aux privilèges immédiats. Des «élites alimentaires », selon l’expression populaire devenue tristement célèbre dans plusieurs pays africains.

Dans un tel système, pourquoi s’étonne-t-on encore de voir des hommes instruits, diplômés, parfois brillants intellectuellement, accepter de défendre l’indéfendable? Pourquoi s’étonner de voir des cadres, des ministres, des députés, des hauts fonctionnaires, des officiers ou des opérateurs économiques cautionner la misère du peuple, fermer les yeux sur l’injustice ou participer activement à la destruction de leur propre pays?

La réponse est peut-être plus simple qu’on ne le croit. Lorsque la conscience d’un homme est à vendre, le prix de la trahison devient dérisoire. Au Togo, beaucoup de ceux qui gravitent autour du pouvoir ne semblent pas guidés par une vision nationale. Ils ne cherchent pas à bâtir un État moderne, ni à préparer l’avenir des générations futures. Leur priorité est ailleurs, qui n’est autre que de préserver leurs avantages, conserver leur proximité avec le sommet, maintenir les privilèges qui les distinguent d’un peuple abandonné à lui-même. Un poste, un marché public, un véhicule de fonction, une enveloppe discrète, un voyage, une nomination, et parfois même de simples miettes symboliques suffisent à acheter des fidélités entières.

C’est là, l’un des plus grands drames des sociétés fragilisées. La corruption ne détruit pas seulement l’économie; elle détruit le caractère. Elle transforme des citoyens en courtisans, des intellectuels en propagandistes, des responsables publics en exécutants dociles. Elle produit une élite sans courage, incapable de dire non, incapable de défendre la vérité lorsque celle-ci menace ses intérêts. Les Togolais vivent depuis des années sous le poids combiné du chômage massif, de la précarité, de la vie chère, de l’effondrement des services publics, de la peur politique et du manque de perspectives. Des jeunes diplômés errent sans emploi, des familles survivent dans des conditions indignes, des travailleurs peinent à nourrir leurs enfants malgré des journées entières de labeur. Les hôpitaux manquent de moyens, les campagnes se vident de leur jeunesse. L’exil devient le rêve de toute une génération.

Mais le plus insupportable n’est peut-être pas la pauvreté elle-même, mais le sentiment d’abandon et de mépris. Car pendant que le Togolais ordinaire lutte pour survivre, une minorité continue d’afficher son opulence, protégée par le système qu’elle contribue à maintenir. Le problème du Togo dépasse donc les seuls dirigeants visibles. Il touche aussi tous ceux qui, par intérêt, lâcheté ou opportunisme, servent de piliers à un ordre injuste. Une dictature ne survit jamais seule, elle repose toujours sur des réseaux de complicité. Ceux qui rédigent les discours mensongers et manipulent les institutions. Ceux qui maquillent les chiffres et qui intimident les voix critiques. Ceux qui applaudissent publiquement ce qu’ils dénoncent en privé.

Et pourtant, l’Histoire enseigne que les peuples finissent toujours par ouvrir les yeux sur ceux qui les ont trahis. Les privilèges obtenus dans le silence des compromissions sont éphémères. Les fortunes bâties sur la souffrance collective deviennent souvent des fardeaux moraux et historiques. Aucun régime, aussi puissant soit-il, ne peut éternellement étouffer les frustrations accumulées d’une population humiliée. Le Togo a besoin d’autre chose. Il a besoin d’une élite de conviction et non de consommation. Une élite capable de sacrifier des avantages personnels pour défendre l’intérêt général, une élite qui considère le pouvoir comme une responsabilité et non comme un butin, une élite qui comprenne qu’un pays ne se construit ni par la peur ni par la corruption, mais par la justice, le mérite et la confiance entre gouvernants et gouvernés.

Le véritable patriotisme ne consiste pas à défendre aveuglément un système, mais à défendre son peuple, même lorsque cela exige du courage. Car un pays où les élites vendent leur conscience pour quelques privilèges, finit toujours par sombrer dans la défiance, la colère et le désespoir. Et lorsqu’un peuple perd trop longtemps sa dignité, il arrive un moment où la peur change de camp.

Anani Ahoévi
DjaleleNews

À LIRE AUSSI

Togo: le rêve et le désir des citoyens de déguerpir d’un pays au bord du gouffre

Depuis plusieurs années, un phénomène inquiétant prend de l’ampleur au Togo: le désir grandissant de quitter le pays....

Les États-vassaux francophones: fossoyeurs du panafricanisme et gardiens de l’ordre néocolonial

La francophonie: le drapeau culturel du néocolonialisme Alors que les peuples africains aspirent à la souveraineté politique, économique et...

Le bal des présidents éternels… et extrêmement débranchés

Il y a en Afrique une catégorie de dirigeants qui défie les lois de la nature, de la...

OTR ou la fabrique systémique du racket, du détournement des fonds publics et de la corruption

Dans un pays où l’impôt devrait être le socle du vivre-ensemble, il existe une institution qui a réussi...

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles populaires

spot_img