Charlemagne, dit la chanson, a eu l’idée folle d’inventer l’école. Qui oblige les enfants à se lever tôt chaque matin pour se mettre en route, à se coucher tôt chaque soir après avoir revu les leçons du jour et fait les devoirs du lendemain. Et à se priver de télé, de cinéma, et de bien d’autres plaisirs…
Mais qui, qui donc a eu cette autre idée folle d’inventer les élections, et surtout les élections pluralistes?
Sous le prétexte débile de démocratie, de “gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple” et tutti quanti, sous le prétexte maso que le peuple tout entier ne pouvait pas gouverner, siéger dans les conseils municipaux et régionaux, au parlement et à la chefferie de l’État, ils ont imaginé le système dit de représentation, pour faire choisir les conseillers, les députés (honorables ou non), le chef de l’État, et pour leur déléguer le pouvoir de prendre les décisions, tout seuls, concernant les affaires communes, la république.
Ah, les salauds! Ils ont ainsi donné naissance ou accréditation à l’existence des oligarchies plus ou moins larges, plus ou moins gloutonnes, plus ou moins violentes, qui se prennent partout pour le peuple.
Plus salauds encore, ceux qui ont pensé, de bonne foi semble-t-il, qu’il fallait parfaire la représentation en s’assurant que les représentants représentaient bien la majorité des habitants d’un territoire, et en fixant également des limites à la durée de la représentation. Autrement dit: plusieurs candidatures concurrentes, élections pluralistes, mandats. Aïe! Ouille! Voilà bien le début du commencement de nos emmerdes!
Vous vous imaginez ça? Vous êtes là tranquille, Guide éclairé, Grand Timonier, Père de la Nation (paternité acquise grâce au colonisateur sortant, ou à l’issue d’une guerre de libération). Vous commandez tout le peuple, dont le silence apeuré signifie l’immensité du bonheur qu’il ressent et dont il vous est reconnaissant (cf. les motions de gratitude et d’indéfectible attachement), vous commandez tout le temps, jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour vous et pour vos sujets. Vous organisez tout de même de temps à autre des “réélections” triomphantes, juste pour vous assurer, et montrer au monde, que votre peuple vous adore toujours, sans faille. Aucun suffrage ne doit chercher son frère: 99,99%, parce qu’il n’y a pas de bonheur parfait, et parce qu’il faut faire droit à quelque électeur décédé la veille…
Tout baigne donc dans les huiles du monopartisme unifié. Et voilà qu’un certain Mur (de la Honte) s’écroule à Berlin, sous les coups de burin des vandales, et libère le fameux Vent d’Est qui souffle dans tous les sens et bouscule les “démocraties” bananières en mal de stabilité. Des Blancs en prennent prétexte pour répandre dans nos chaumières et nos chefferies jusque-là tranquilles, l’idée saugrenue selon laquelle la concurrence est nécessaire à la démocratie, la démocratie à la bonne gouvernance et la bonne gouvernance au développement et au progrès humain et matériel d’un pays. Même de nos pays à nous! Décidément! La mondialisation s’annonce mal…
Qu’à cela ne tienne! Contre mauvaise fortune, on fera semblant de faire bon cœur: conférences nationales souveraines par-ci, tripartites par-là, forums ailleurs. Chamboulements artificiels et superficiels partout. On va faire comment? Ces gens-là menacent de nous couper les vivres – et même le pouvoir – si nous ne lâchons du lest sur le front des libertés d’association. On ouvre toutes grandes les vannes: partis, unions, mouvements, conventions… coulent à plats et inondent villes et villages, monts et vaux, tribus et ethnies, colonnes et antennes. Le multipartisme à tout va, sans limite pour le nombre, mais très limite dans ses mouvements et son expression.
Et va pour les élections pluralistes! On a bien dit “pluralistes” pas forcément libres, transparentes et équitables, n’est-ce pas? Alors, on peut s’arranger: les lois de la concurrence avantagent outrageusement le concurrent – organisateur; les règles du jeu instituent un joueur – arbitre et sont modifiées en plein matin, selon le cours du jeu? Les ramasseurs de bulles sont habilités à ceinturer et menotter un adversaire trop entreprenant, à lui décerner le carton rouge avant ou pendant la compétition, et à renverser le score si c’est nécessaire.
Vous appelez ça “fraudes”? Avez-vous vu les fraudes là dedans? C’est de la diffamation! La Cour suprême, elle, n’a rien vu. Peut-être quelques “irrégularités”, mais pas de fraudes. Tout est OK. Adjugé! Majorité absolue pour les sortants, même à 39 %. On a gagnééé ! Allez dire!
Malheureusement, avec l’air du temps, ce n’est pas partout que les “vandales” acceptent encore ce scénario tel quel. Le bâton ne fait plus forcément peur, ne dissuade pas toujours, et se retourne parfois contre le sortant qui refuse de sortir. Ici ou là, un peu partout en Afrique, les oppositions revendiquent à grand bruit, les victoires violées, on descend en masse dans la rue, on crée des gouvernements-bis, on s’installe dans les ministères, et le sang des militants fertilise le nouveau pouvoir auto-proclamé. Ici ou là, au Togo, au Congo Brazaville, au Gabon, etc.., la démocratie truquée ne s’apaise pas comme ça. La grogne s’installe jusqu’à ce que les bienfaiteurs étrangers arrachent les perfusions financières. On serre les dents sous les sanctions de l’Occident hypocrite. Mais enfin, de quoi se mêlent ces blancs? Est-ce que nous, on va “observer” les élections chez eux? Et surtout dire que Trump a été battu et a essayé aussi notre modus operandi ou clairement notre hold up électoral, qui n’a pas marché. Et pour cause! Il aurait dû nous demander conseil.
Ah, les élections! Une vraie poisse! Un poison même! Si elles n’existaient pas! Si ces gens-là n’avaient pas inventé ça! Si du moins on nous laissait les traficoter à notre manière, comme nous savons si bien le faire, selon notre génie, nos traditions, nos spécificités! Mais non! Il faut que les élections soient, et qu’elles soient subversion, qu’elles mettent les gens et les choses sens dessus dessous, pour faire plaisir au Vent d’Est et à Madame Alternance! Et puis quoi encore?
Ce qui énerve le plus dans cette histoire d’élections transparentes, c’est qu’elles ne respectent personne: vous avez été patron, presque dieu, et un sous-fifre vous bat! Elles se moquent de l’expérience: vous avez “gagné” mille fois auparavant, et elles vous laissent choir comme un malotru ou une vieille chaussette! Elles ne respectent pas l’ordre, même pas l’Ordre établi par les parrains extérieurs et la soldatesque. Zut!
À bas les élections, cette subversion démocratique!
Daniel R. Sewonou


