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    Entre deux aéroports de Bodi Banche BODELIN (tapuscrit, 1991)

    Entre deux aéroports se déroule entre deux aérogares en Afrique et en France. Le protagoniste est Moumouni alias Moun, un jeune artiste peintre africain francophone.

    Le prétexte de la pièce est l’obtention par Moun d’une bourse de six mois de la Fondation Renoir pour une exposition destinée à inaugurer la construction d’un Musée International en France.

    Au départ de l’aéroport africain, Moun est entouré de ses proches qui sont Zénia, sa copine; Ben, un ami; Younis, un cousin et Corinne, une ancienne maîtresse.

    Cette première partie de Entre deux aéroports est l’occasion pour les jeunes gens d’exprimer leurs préjugés et leur vision d’une France mythique, un Eldorado où il suffit de se trouver pour ramasser de l’argent à la pelle. Les cadeaux de voyage demandés à Moun ne sont que des vêtements et des objets des grands noms de la haute couture française. Des futilités, en somme. Aux yeux de ses amis, le séjour français de Moun va lui conférer un statut prestigieux. Son cousin Younis ne s’y trompe pas qui harcèle son oncle installé en France de lui expédier un billet d’avion.

    «Younis : […] Moi j’irai à Paris envers et contre tout. [ … ]  J’ai fait le pari d’aller à Paris, même s’il faut voir Paris et mourir, moi Younis, j’irai à Paris » (P. 22).

    Bien que plus mûr que ses compagnons, Moun, en partance pour la France, est à leur image: naïf et futile.

    Suit après une brève scène de transition que Bodelin intitule «Entre-temps». Elle est constituée par la lettre adressée par Moun à Younis et lue par Le Témoin, un personnage invisible et omniscient qui s’adresse aux spectateurs. Dans sa missive, Moun fait état de ses désillusions, de sa déception. Le mythe de la France qu’il avait emporté dans ses valises s’est révélé, au contact de la réalité, un mirage, un cauchemar.

    Habilement, Bodi Banche Bodelin s’est servi de ce «Entre-temps» comme une seconde scène d’exposition venant après celle de la première partie du texte constituée par le discours du Témoin en voix off (P4).

    Dans l’aéroport parisien, Moun est entouré, avant son retour en Afrique, de deux personnages : Denise, sa copine française et Oumar, un éternel étudiant africain élégant et toujours de noir vêtu. De la discussion entre ces trois personnages, il ressort que Moun a mis fin prématurément à son séjour qui devait durer six mois parce qu’il est dégoûté de la France.

    «Moun: Il n y a plus rien à voir ici. Tout est faux. Et je ne veux pas demeurer dans le mensonge […] La France est un grand mensonge qui séduit mais quand le secret est percé, on a la nausée» (P25).

    Quant à sa maîtresse française, Denise, elle refuse de comprendre que lui, l’Africain, ne soit pas séduit par la France au point de vouloir y demeurer pour toujours et de l’épouser. Elle refuse par contre toute idée d’aller s’installer avec lui en Afrique, prisonnière qu’elle est des préjugés et de son confort.
    Contrairement à Moun qui critique l’impérialisme français tout en faisant le choix d’aller lutter en Afrique pour la libération de son peuple subjugué, Oumar, lui, est cynique, velléitaire et prend le prétexte d’un prétendu amour avec une certaine Nina Rey, une Française, pour ne pas quitter la France qu’il vomit pourtant:

    «Oumar: […] Moi je suis de ceux qui emmerdent la France et les Français. […] Je reste en France, je profite des femmes françaises comme les Français profitent des richesses de mon pays […] Finie l’image d’Épinal de la France, grande puissance. Il y a longtemps que ton pays a cessé de jouer dans la cour des grands. Depuis qu’il a à sa tête des dégénérés, c’est fini.» (P 33 – 34)

    Oumar a choisi de se perdre dans ce qu’il abhorre. Son insouciance feinte et son cynisme sont un masque pour cacher la souffrance d’un être très lucide et déraciné, mais à qui manquent le courage et un idéal pour passer à l’action.

    À travers le personnage de Moun, qui réalise l’adéquation entre sa pensée et ses actes, le dramaturge Bodelin veut attirer l’attention sur l’une des caractéristiques principales de l’élite africaine : le divorce permanent entre le verbe et l’action.

    Par le biais du procès d’une certaine France cruelle envers l’Afrique, c’est surtout d’une mise en accusation des Africains dont il est question à travers leur complicité, leur résignation et une certaine incapacité à résister aux séductions de l’Occident oppresseur et exploiteur.

    L’esthétique de Entre deux aéroports repose sur l’utilisation du personnage invisible et omniprésent qu’est le Témoin.

    Par le truchement du Témoin, Bodi Banche Bodelin réalise un raccourci temporel qui lui permet d’aller à l’essentiel du message qu’il veut délivrer. Le Témoin a un double statut de personnage participant de la fiction et de témoin extra-fictionnel au service des spectateurs.

    Grâce au rôle du Témoin, Bodelin a parfaitement maîtrisé son unité de lieu car les personnages, qu’ils soient en Afrique ou en France, n’ont jamais quitté l’aéroport, lieu symbolique qui sert d’ouverture à un pays comme espace d’échange communicationnel.

    Or il se fait que l’échange entre l’Afrique et la France s’est avéré un échec: il s’agit d’un échange inégal, asymétrique, car basé sur l’exploitation. Incarnation de cet échange inégal et d’échec cuisant, Oumar, avec ses éternels habits noirs, porte le deuil de la défaite de l’élite africaine et le deuil de l’Afrique de par sa condition d’éternel exilé volontaire qui traîne son mal être.

    Le texte de Bodelin est agréable et plein d’humour malgré la gravité du thème abordé. Sa réussite tient aussi au fait qu’il a su éviter les pièges du prêchi-prêcha.

    Ayayi Togoata APÉDO-AMAH

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