Il ne suffit pas de s’allonger et de faire des enfants. Procréer est un acte biologique et éduquer est un acte social, moral et politique. Confondre les deux est l’une des erreurs les plus lourdes de conséquences que nos sociétés continuent de banaliser. Pourtant, à chaque fois que la question de l’éducation parentale est posée, on entend les mêmes refrains paresseux: «Ce sont des enfants de riches», «C’est une vision occidentale», «Ce sont des enfants gâtés fait autrement». L’argent n’éduque pas, les parents, oui. Et quand la maison échoue, c’est la rue ou la prison qui prend le relais. Il est temps de démonter les idées reçues et recentrer le débat sur la responsabilité parentale.
Comme si les enfants de riches ou ceux de l’Occident naissaient déjà éduqués et la discipline, le respect, l’écoute, l’effort et la responsabilité tombaient du ciel avec le confort matériel. L’éducation n’appartient à aucune géographie, à aucune classe sociale, à aucune idéologie. Elle est universelle et partout où une société tient debout, on trouve des adultes qui ont pris le temps de transmettre des règles, des valeurs et des limites. Opposer éducation et pauvreté est une imposture intellectuelle. L’absence de moyens n’excuse pas l’absence de cadre. On peut manquer d’argent sans manquer de repères. À l’inverse, on peut être riche et produire des enfants perdus, violents ou déresponsabilisés.
L’éducation n’est pas une question de richesse, mais de volonté. La démission parentale est un danger collectif. Lorsqu’un parent se contente de nourrir et d’habiller un enfant sans l’éduquer, il ne fait que repousser le problème. Ce que la famille refuse d’assumer, la société le paiera plus tard par des incivilités, de la violence, de l’échec scolaire, de la délinquance, de la perte du sens du bien commun, etc.…Un enfant sans cadre devient un adulte sans limites. Et un adulte sans limites est un problème public. Blâmer ensuite l’école, l’État, ou «le système» est trop facile. L’éducation commence à la maison, bien avant la salle de classe et bien avant la rue.
La tradition n’est pas une excuse à l’irresponsabilité puisque on invoque souvent la tradition pour justifier le laisser-faire. Mais les sociétés africaines traditionnelles, par exemple, n’étaient pas des sociétés sans règles. Au contraire la parole de l’aîné faisait autorité, la communauté corrigeait, la honte sociale sanctionnait les dérives. Ce que nous appelons aujourd’hui «liberté de l’enfant » est souvent un abandon déguisé. Refuser de corriger, de guider ou de dire non, n’est pas de l’amour, c’est de la lâcheté.
Éduquer un enfant, c’est le préparer au réel, ce n’est pas le flatter en permanence ni le protéger de toute frustration. C’est lui apprendre que tout n’est pas permis, que les actes ont des conséquences, que le respect se mérite et se donne, que la liberté va de pair avec la responsabilité. Un enfant mal éduqué souffrira plus tard, non pas parce que la société est dure, mais parce que personne ne l’a préparé à y vivre. Le Togo, comme beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest, ne manque pas de population. Il manque de citoyens bien formés, conscients, responsables et disciplinés.
Il est temps d’arrêter les discours de diversion. L’éducation parentale n’est ni un complot culturel, ni une imitation occidentale, ni un privilège de riches. C’est un devoir fondamental. Ainsi, faire des enfants est un droit et les éduquer est une obligation. Refuser cette obligation, c’est hypothéquer l’avenir collectif. Une société qui refuse de regarder cette vérité en face prépare elle-même ses crises futures. Et aucune richesse, aucune idéologie, aucune excuse géographique ne pourra alors la sauver. Il faut dire les choses sans hypocrisie ni détour: tout le monde n’est pas prêt à être parent.
Faire des enfants sans les éduquer est une forme de violence sociale.
Solange Kolani


