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    Faure Gnassingbé: « héros ailleurs », tyran chez lui

    Chasser le naturel, il revient toujours au galop. Et le naturel du pouvoir, quand il se nourrit d’éternité, ne connaît que les détours de la mise en scène. Faure Gnassingbé a encore enfourché sa monture diplomatique drapé dans son costume de médiateur des conflits du monde, en l’occurrence, celui des Grands Lacs en RDC. Il traverse les frontières comme on traverse un décor. Il parle de paix sous des lustres étrangers. Il sourit aux caméras internationales pendant que, derrière lui, son propre peuple apprend depuis trop longtemps à survivre en silence.

    Il y a quelque chose de profondément vertigineux dans ce contraste. Un chef d’État qui prône l’apaisement loin de chez lui, pendant que la colère, la fatigue et le ras-le-bol s’accumulent dans son propre pays comme des nuages lourds, prêts à éclater. Un homme qui parle de réconciliation au monde, pendant que la fracture nationale reste béante. Paradoxalement, c’est au moment où le Togo traverse l’une de ses périodes les plus opaques sur le plan démocratique que son président s’affiche à nouveau comme médiateur des crises internationales. Alors que la population togolaise attend, depuis des décennies, des signes concrets d’ouverture politique et de justice sociale, Faure Gnassingbé renfile avec aisance son habit de « stabilisateur régional ». Une image qui séduit souvent à l’extérieur, mais qui sonne creux pour le peuple togolais.

    Ce contraste interroge. Il dérange. Et il mérite d’être posé sur la table internationale avec franchise. Depuis plusieurs années, Faure Gnassingbé s’est imposé comme un interlocuteur clé sur les questions de paix en Afrique de l’Ouest. Qu’il s’agisse de tensions électorales dans la sous-région ou de crises institutionnelles, Lomé se présente volontiers comme un havre de dialogue. Cette posture diplomatique, savamment entretenue, lui vaut un certain prestige auprès des chancelleries occidentales et des institutions africaines. L’image est flatteuse. Un dirigeant expérimenté, modéré, ouvert à la négociation et soucieux de stabilité régionale.

    Mais cette stature internationale contraste brutalement avec la réalité intérieure. Le Togo reste l’un des pays les plus verrouillés d’Afrique francophone. Les élections y sont régulièrement fraudées par le RPT/UNIR. Les libertés publiques fréquemment restreintes. Les voix critiques, qu’elles soient politiques ou citoyennes, vivent sous la menace constante de la répression administrative, policière ou judiciaire. Les observateurs internationaux eux-mêmes soulignent ce décalage. Comment un État qui peine à garantir l’alternance démocratique chez lui, peut-il devenir arbitre des crises d’autrui? Le paradoxe ne tient pas seulement de la contradiction politique. Il touche à la crédibilité morale.

    Au sein de la diaspora togolaise, le malaise est palpable. Beaucoup voient dans ces missions internationales un écran de fumée, un instrument de communication destiné à redorer une image largement ternie par les réalités du terrain. Sur place, le peuple exprime, parfois dans le silence le plus lourd, une fatigue profonde. Fatigue d’attendre la réforme, de vivre sous tension permanente, d’avoir un chef de l’État illégitime qui parle de paix au monde alors que la paix civile chez lui demeure fragile et inachevée. Cette dissonance fragilise encore davantage la confiance, déjà abîmée, entre gouvernants et gouvernés.

    Pour la communauté internationale, un principe fondamental s’impose. La cohérence entre discours extérieur et réalité intérieure. Un pays ne peut durablement prôner la paix au-delà de ses frontières si cette paix ne s’incarne pas dans ses institutions, dans sa gouvernance, dans son rapport à sa propre population. L’Afrique de l’Ouest a besoin de dirigeants dont la légitimité repose sur des fondements solides, démocratiques et transparents. Mais il est temps que les partenaires internationaux, tout comme les institutions africaines, posent une question simple et légitime. Comment un médiateur peut-il prétendre apaiser les crises des autres, lorsqu’il n’a toujours pas résolu celles qui persistent dans son propre pays?

    L’avenir du Togo ne se jouera ni dans les salons diplomatiques ni dans les conférences internationales. Il se jouera dans sa capacité à offrir à ses citoyens, un État de droit réel, des institutions inclusives et une vraie démocratie. La stabilité durable ne se construit ni par l’éternisation au pouvoir ni par la maîtrise de l’image internationale, mais par une relation juste, équilibrée et sincère avec son propre peuple.

    La véritable paix commence toujours chez soi.

    Julie Kamefeï

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