La question mérite mieux qu’un simple haussement d’épaules. Elle appelle à la fois le rire… et les larmes. Que Faure Gnassingbé, président du Togo, se pose en médiateur d’un conflit aussi explosif et complexe que celui des Grands Lacs soulève une interrogation fondamentale. Quelle est la crédibilité réelle du messager?
La crédibilité, c’est la première monnaie du médiateur qui est un dirigeant légitime chez lui, qui exerce un pouvoir issu d’une élection propre, saine et démocratique, qui une pratique politique cohérente avec les valeurs qu’il prétend défendre ailleurs. Or, au Togo, le pouvoir est marqué par une longévité dynastique exceptionnelle, des élections régulièrement fraudées, une paix intérieure davantage administrée par la répression que négociée. Difficile, dans ces conditions, d’incarner l’image de l’arbitre impartial capable de réconcilier des acteurs armés, des États rivaux et des peuples meurtris.
Faut-il en rire? Oui, un peu, tant la scène frôle l’absurde. Comment arbitrer des conflits régionaux complexes quand, chez soi, le dialogue politique est soit ritualisé, soit vidé de sa substance? C’est la diplomatie du costume bien taillé, des sommets feutrés, des photos officielles… mais sans le socle moral qui donne du poids à la parole. Faut-il en pleurer? Oui, beaucoup, parce que les conflits des Grands Lacs ne sont pas un théâtre diplomatique. Ils impliquent des millions de morts, de déplacés, de traumatismes. Ils exigent des médiateurs au-dessus de tout soupçon d’autoritarisme, capables de parler vrai aux chefs de guerre comme aux chefs d’État. Quand la médiation devient un outil de blanchiment politique international, ce ne sont pas seulement les peuples en guerre qui perdent, c’est l’idée même de paix crédible qui s’effondre.
Ce type d’initiative relève moins d’une vocation pacificatrice que d’une stratégie classique. Faure Gnassingbé tente de se construire une respectabilité internationale, de détourner l’attention des impasses démocratiques internes et d’exister diplomatiquement faute de réformes courageuses à domicile. Oui, il faut non seulement rire, parce que la situation est grotesque, mais également pleurer, parce qu’elle est tragiquement révélatrice d’une Afrique où des dirigeants en déficit de légitimité interne cherchent à s’acheter une vertu externe. La paix dans les Grands Lacs mérite mieux que des médiateurs en quête de réhabilitation. Elle exige du courage politique chez soi d’abord, ailleurs ensuite.
Koffi Kpankpanta


