Il y a 33 ans, à la place Fréau Jardin à Lomé, le sang coulait. Il coulait non pas sur un champ de bataille, mais sur une place publique. Il coulait non pas lors d’une insurrection armée, mais lors d’une manifestation pacifique. L’État togolais a tué ses propres citoyens. Qu’on cesse les euphémismes. Qu’on arrête les contorsions sémantiques. Ce qui s’est produit le 25 janvier 1993 n’était ni un «dérapage», ni une «bavure», ni un «incident malheureux ». C’était un massacre politique, perpétré contre des civils désarmés, rassemblés pacifiquement pour réclamer des droits élémentaires. Ce jour-là, le pouvoir a choisi les balles plutôt que le dialogue. Il a choisi la peur plutôt que la démocratie, le sang plutôt que la responsabilité.
Les faits sont connus ont été documentés, racontés par des survivants, des journalistes, des organisations de défense des droits humains. Des Togolais marchaient en silence, vêtus de blanc, porteurs de bougies. Ils ne menaçaient personne, n’attaquaient rien. Ils exerçaient un droit fondamental. La réponse fut la violence létale, des tirs à balles réelles, des corps qui tombent, des blessés abandonnés, des morts que l’on n’a jamais officiellement comptés avec honnêteté. Les tueurs du dictateur Eyadema ont tiré puis ont nié. Le régime abject a attendu que le temps fasse son œuvre, l’oubli.
Mais le plus grave n’est pas seulement ce qui s’est passé en 1993 mais plutôt, ce qui ne s’est jamais passé depuis. Aucune enquête sérieuse, aucun procès, aucun responsable inquiété, aucune reconnaissance officielle claire et sans ambiguïté. L’impunité est devenue une politique, un système de gouvernance de l’État. Car ne pas juger, c’est protéger, ne pas nommer, c’est couvrir, et ne pas reconnaître, c’est mépriser les victimes. Pendant que les familles pleuraient en silence, le système, lui, se consolidait dans l’idée qu’il pouvait tuer sans rendre de comptes.
L’impunité de Fréau Jardin a envoyé un message clair, brutal et durable. La vie du citoyen togolais peut être sacrifiée sans conséquence judiciaire. Ce message a nourri d’autres violences, banalisé la répression et installé la peur comme mode de gouvernance. Se souvenir de Fréau Jardin, c’est refuser que l’État ait le droit de tuer sans répondre de ses actes. Les morts de Fréau Jardin ne sont pas morts pour le silence. Ils ne sont pas morts pour que l’histoire officielle les gomme. Ils ne sont pas morts pour que l’impunité devienne une tradition nationale mais sont morts pour que le Togo soit libre. Et tant que justice ne sera pas rendue, leur mort restera une accusation permanente contre l’État. Le massacre de Fréau Jardin n’appartient pas au passé, il appartient au présent.
Fréau Jardin n’est pas un souvenir, c’est un dossier ouvert, et l’Histoire n’oublie jamais.
Kossivi Agamah


