Ce récit est une plongée ironique et mélancolique dans les failles de l’homme face au temps, au pouvoir de l’argent, aux traditions et à l’amour idéalisé. Issifou n’est pas seulement un vieil amoureux: il est le miroir d’une humanité vulnérable, capable du plus grand égarement comme de la plus sincère ferveur. Entre satire douce et tragédie souriante, cet article invite le lecteur à sourire, à s’indigner parfois, mais surtout à réfléchir sur la frontière fragile entre le rêve et l’aveuglement, entre la passion et la fuite.
À soixante-quinze ans, Issifou avait décidé qu’il était encore temps d’être un grand amant. Pensionné honorable, il s’était convaincu qu’un cœur ridé pouvait battre au rythme d’un corps de vingt-cinq ans. L’amour n’a pas d’âge, disait-il, surtout quand l’argent fait office de rajeunisseur. Il s’était tout simplement découvert un rêve tardif: aimer encore, aimer vraiment, aimer comme on aime à vingt ans, avec la foi naïve des commencements.
Le 21 décembre, il disparut. Sans prévenir personne. Ses enfants et petits-fils, déroutés par cette absence inhabituelle, paniquèrent et passèrent la nuit à attendre un retour qui ne vint pas. Le lendemain, l’inquiétude se transforma en agitation. On remua le quartier, on interrogea les rues, on alerta les proches. On chercha le vieillard comme on cherche un enfant perdu. En vain.
Car Issifou était ailleurs. À Badja, village de Todomé, il jouait au futur époux. Il avait sorti l’artillerie des grandes négociations: whisky généreux, noix de kola, parfums, pagnes chatoyants, bijoux en or, billets de banque, cadeaux habiles. Le vieux savait négocier. Les villageois, flattés, ravis, l’installèrent comme un roi. Un mouton fut immolé pour célébrer son arrivée. La belle-famille promit la fille. La fille promit la «chose», à condition qu’il fût très gentil, c’est-à-dire généreux.
Au quartier, on chuchotait que Issifou versait toute sa pension à sa bien-aimée, pourtant mariée. Le mari, furieux, menaçait. Pas de dot, pas de respect. Alors le vieux décida de faire les choses « correctement»: demander la main, voler l’épouse, acheter la jeunesse. Il prononçait son nom comme une prière, lui avait donné un surnom, déjà baptisé l’enfant imaginaire. Il jurait qu’aucun jeune ne poserait la main sur elle tant qu’il respirerait.
À Todomé, l’affaire avançait jusqu’à l’irruption des enfants, alertés par une langue trop longue. Issifou se cacha, maudissant le ciel et ses traîtres. Les villageois rapportent que la jeune fille riait. Le vieux, disait-elle, n’avait jamais vu son jupon pour prétendre mesurer la profondeur de son pipitrou. Pauvre vieux Issifou, pauvre illusion masculine.
Mais quelle escapade! Quel spectacle!
Eric Georges Anani Lawson


