AccueilSociétéJalousie entre enfants: regard clinique et leçon parentale

Jalousie entre enfants: regard clinique et leçon parentale

Dans cette famille, l’inquiétude avait peu à peu laissé place à une véritable consternation. Kwami, le cadet, semblait incarner à lui seul l’échec scolaire. Rien n’y faisait: ni les répétiteurs soigneusement sélectionnés, ni les heures d’accompagnement, ni même l’inscription dans une école de grande réputation. Plus troublant encore, son cas ne montrait aucun signe d’amélioration, bien au contraire.

À côté de lui, Kodjo, l’aîné, brillait sans effort apparent. Les bulletins s’ornaient de mentions élogieuses: «Excellent », «Félicitations». Pourtant, loin d’être affecté par la comparaison, Kwami affichait une indifférence déconcertante, flirtant parfois avec une forme de provocation. À treize ans, son comportement révélait cependant une tout autre réalité. Une énurésie persistante, ongles rongés avec frénésie, autant de signes discrets mais éloquents d’un malaise intérieur.

Désorientés, les parents finirent par en parler à un ami de la famille, qui est un psychologue et en vacances dans le pays. Son diagnostic eut l’effet d’un choc: si Kwami échouait, ce n’était pas faute d’intelligence, bien au contraire. Les tests révélèrent des capacités supérieures à la moyenne. Son échec n’était pas subi, mais inconsciemment construit. La cause profonde? Une jalousie silencieuse, enracinée dans une dynamique familiale déséquilibrée. Depuis toujours, Kodjo était présenté comme le modèle, l’exemple à suivre. Sans le vouloir, les parents avaient érigé l’aîné en référence absolue, laissant le cadet dans une position d’ombre. Or, pour rivaliser, un enfant doit croire en ses chances. Il doit se sentir capable, sinon supérieur, du moins digne de jouer à armes égales. Chez Kwami, cette confiance avait été lentement érodée. Il admirait son frère autant qu’il le détestait. Mais surtout, il se sentait irrémédiablement inférieur.

Le regard parental: miroir fondateur de l’enfant

Pour comprendre une telle situation, deux éléments fondamentaux doivent être pris en compte. D’abord, la sensibilité extrême de l’enfant au jugement d’autrui et plus encore, à celui de ses parents. Là où l’adulte peut opposer une conscience de soi à l’opinion extérieure, l’enfant, lui, se construit presque exclusivement à travers le regard qu’on pose sur lui. Un enfant valorisé à l’excès peut développer une image déformée de lui-même, se croyant exceptionnel jusqu’à ce que la réalité sociale vienne brutalement le contredire. À l’inverse, un enfant déprécié finit par intérioriser ce jugement. Ne disposant d’aucun point de comparaison, il adopte comme vérité l’opinion qu’on lui renvoie. Ainsi naît l’estime de soi ou son absence.

Le poids particulier de la position de cadet

Le second facteur tient à la place occupée dans la fratrie. Le cadet, par nature, évolue dans un environnement où il est constamment en retard, physiquement, intellectuellement, émotionnellement. Pourtant, il ne perçoit pas clairement que ces écarts sont liés à l’âge. En se comparant à son aîné, il ne voit pas une différence temporaire, mais une infériorité durable. Cette illusion peut devenir le terreau d’un profond sentiment d’infériorité. C’est ici que les travaux du psychologue Alfred Adler trouvent tout leur sens. Selon lui, une grande partie des comportements humains s’explique par la manière dont chacun tente de compenser, ou de fuir, ce sentiment d’infériorité né dans l’enfance.

L’échec comme stratégie d’affirmation

Dans le cas de Kwami, l’échec scolaire devient paradoxalement une forme d’affirmation. Convaincu qu’il ne pourrait jamais égaler son frère, il choisit une autre voie: se distinguer autrement, même si cela implique d’être «le mauvais élève». Refuser de travailler, aller à l’encontre des attentes parentales, ce n’est pas seulement de la paresse. C’est une stratégie, souvent inconsciente, pour exister malgré tout. Pourquoi être un élève moyen dans l’ombre d’un brillant aîné, quand on peut être un cancre remarqué? Mais ce mécanisme a un coût. Les troubles associés — anxiété, comportements compulsifs, troubles somatiques, révèlent le conflit intérieur. Derrière l’opposition apparente se cache une souffrance bien réelle.

Les chemins divergents de la réaction à l’infériorité

Face à ce sentiment d’infériorité, plusieurs trajectoires sont possibles. Certains enfants adoptent une posture de résignation. Ils acceptent leur prétendue médiocrité et s’y installent, devenant des adultes effacés, sans ambition, parfois envieux en silence. D’autres, au contraire, développent des comportements de domination. Ils cherchent à rabaisser autrui pour restaurer une estime d’eux-mêmes fragilisée. Derrière l’arrogance ou la dureté se dissimule souvent une ancienne blessure narcissique. Enfin, certains plus chanceux, parviennent à transformer ce sentiment en moteur, développant une volonté de dépassement. Mais cela suppose un environnement capable de restaurer leur confiance.

Une responsabilité parentale déterminante

L’histoire de Kwami rappelle une vérité essentielle: l’enfant ne se construit pas seulement par ce qu’on lui enseigne, mais par la manière dont on le regarde. Comparer, même implicitement, peut blesser durablement. Valoriser l’un au détriment de l’autre crée des déséquilibres invisibles mais puissants. Chaque enfant a besoin d’être reconnu pour lui-même, dans sa singularité, sans être mesuré à l’aune d’un frère ou d’une sœur. Car au fond, il ne s’agit pas seulement de réussite scolaire, mais de construction de soi.

Kossi Segbé
Pour DjaleleNews

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