AccueilOpinionsOpinionLa fabrique de la résignation: gourous, apôtres, grands maîtres, révérendissimes, prophètes…

La fabrique de la résignation: gourous, apôtres, grands maîtres, révérendissimes, prophètes…

Le Togo semble être devenu une immense foire aux miracles. À chaque coin de rue surgit un nouvel apôtre, un gourou, un prophète autoproclamé, un révérendissime, un grand maître ou un visionnaire, qui affirme avoir reçu une mission céleste pour sauver le peuple. Les lieux de cultes poussent plus vite que les écoles, les croisades spirituelles attirent davantage de monde que les conférences citoyennes, et les promesses de miracles éclipsent les débats sur la pauvreté, la misère, la justice, l’État de droit, l’économie ou l’éducation.

Pendant ce temps, le pays continue de s’enfoncer. Les problèmes des Togolais sont pourtant d’une réalité désarmante. Ils portent des noms, des visages et des responsabilités bien humaines. La pauvreté, le chômage, la corruption, la confiscation du pouvoir, l’injustice, l’affaiblissement des institutions, les libertés publiques restreintes et l’exil forcé d’une jeunesse sans perspectives, ne sont ni des malédictions ancestrales ni des attaques de puissances occultes. Ce sont les conséquences de choix politiques, et de décennies de pillage des deniers publics.

Mais cette évidence est soigneusement escamotée. Au lieu d’inviter les Togolais à comprendre les causes de leur situation, certains marchands du sacré, parmi lesquels on dénombre des complices du pouvoir en place, les persuadent que tous leurs malheurs proviennent de sorciers, d’esprits malveillants ou de prétendues malédictions familiales. Les véritables responsables disparaissent derrière un épais brouillard mystique. Le Togolais cesse d’être un acteur de son destin pour devenir un éternel client des miracles. Cette industrie de l’espérance exploite avant tout le désespoir. Plus la misère progresse, plus les promesses surnaturelles se vendent et les escrocs s’enrichissent. Plus les institutions perdent leur crédibilité, plus les gourous gagnent en influence. Là où l’État échoue, certains autoproclamés installent leur empire spirituel, transformant la souffrance humaine en fonds de commerce. Le plus inquiétant est que cette emprise ne se limite pas aux maigres finances des fidèles. Elle s’étend parfois à leur intimité, à leur dignité et à leur liberté.

Dans plusieurs sociétés, des scandales récurrents ont montré comment certains dirigeants religieux abusent de leur autorité spirituelle pour exercer une domination psychologique sur leurs fidèles féminins. Sous couvert de révélations, de délivrances ou de conseils spirituels, des femmes vulnérables peuvent être manipulées, culpabilisées ou amenées à croire que leur salut dépend d’une obéissance absolue à celui qui se présente comme l’intermédiaire privilégié entre Dieu et les hommes. Des jeunes filles mineures et des femmes mariées se retrouvent ainsi dans le lit de ces crapules. Des familles se brisent, des couples sont déstabilisés, et la confiance est trahie lorsque le pouvoir spirituel est détourné au profit d’intérêts personnels.

Lorsque le prétendu pasteur devient un chef incontestable, lorsque la parole du « prophète » remplace toute réflexion critique, lorsque le doute est présenté comme un péché, toutes les dérives deviennent possibles. La pseudo-autorité spirituelle devient un instrument de domination. Ce phénomène n’est pas seulement religieux, il est profondément politique. Une population convaincue, que toutes les réponses viendront exclusivement du ciel, cesse progressivement d’interroger ceux qui gouvernent la terre. Pendant que les foules jeûnent, dansent, prophétisent et attendent un miracle, les véritables gangsters politiques continuent de prospérer à l’abri de toute reddition de comptes.

Karl Marx parlait de la religion comme de «l’opium du peuple». Dans certains contextes contemporains, cette image paraît presque insuffisante. Il ne s’agit plus simplement d’un narcotique qui apaise momentanément la douleur, mais parfois d’un alcool frelaté qui altère le jugement, nourrit les illusions et éloigne les citoyens des causes réelles de leur condition. Pourtant, la foi n’est pas l’ennemie de la liberté. Les religions ancestrales et traditionnelles, ont souvent inspiré des combats contre l’injustice, la tyrannie et l’oppression. Elles rappellent que la prière ne dispense jamais du devoir d’agir. Elles appellent à la vérité, à la justice et à la responsabilité. Ce qui mérite d’être dénoncé, ce n’est donc pas la foi, mais son instrumentalisation, son commerce et son détournement par ceux qui utilisent le nom de Dieu, pour asseoir leur pouvoir, accumuler des richesses, exploiter le désespoir, la vulnérabilité et la naïveté des femmes ou exercer une emprise sur les consciences.

L’image de l’autruche demeure d’une actualité saisissante. Enfouir sa tête dans le sable ne fait pas disparaître le danger. Refuser de voir la réalité ne transforme pas la réalité. Un peuple qui détourne le regard des véritables causes de ses souffrances, ne fait que prolonger son propre malheur. Le Togo n’a pas besoin de prophètes autoproclamés. Il a besoin de citoyens éclairés, d’écoles qui forment des esprits libres, d’institutions crédibles, des dirigeants élus vraiment par le peuple souverain, de la transparence dans les finances publiques, de la reddition de compte, d’une justice indépendante et d’une culture de la responsabilité. Il a besoin d’hommes et de femmes capables de distinguer la foi de la crédulité, l’espérance de l’illusion, la spiritualité de l’exploitation. Car aucune prière ne remplacera jamais une justice équitable. Aucune transe ne bâtira des institutions solides et aucun miracle ne se substituera à une gouvernance responsable.

Entre la posture de l’autruche et celle du citoyen debout, il faudra bien choisir. Les peuples qui retrouvent leur dignité, sont ceux qui cessent d’attendre des sauveurs providentiels pour devenir eux-mêmes les artisans de leur liberté.

Anani Ahoévi

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