Une République ne meurt pas seulement sous les balles. Elle peut aussi mourir sous le poids de la résignation, du silence et de la complicité. Elle s’effondre lorsque des médiocres, des trous-du-cul, grisés par le pouvoir, cessent de servir l’État pour se servir de l’État. Elle agonise lorsque la Constitution devient un chiffon que l’on déchire au gré des ambitions personnelles, lorsque la loi cesse d’être la même pour tous et que la volonté d’un seul prétend remplacer celle du peuple. Le plus grand danger qui menace aujourd’hui une République n’est pas toujours l’ennemi venu de l’extérieur. Il est souvent intérieur et porte le visage de ceux qui, au lieu de protéger les institutions, les détournent, de ceux qui transforment le bien public en patrimoine privé et de ceux qui considèrent le pays comme un héritage familial et les citoyens comme de simples sujets condamnés à l’obéissance.
À force de mépriser le peuple, certains finissent par croire qu’il est condamné à subir éternellement. Ils oublient pourtant que dans une République, le souverain n’est ni un chef, ni un parti, ni une armée. Le seul souverain, c’est le peuple. Le Togo n’appartient à personne. Il n’est ni un domaine privé ni un royaume moderne où le pouvoir se transmettrait comme un titre de noblesse. Le Togo appartient aux paysans qui cultivent sa terre, aux jeunes qui rêvent d’un avenir meilleur, aux femmes qui portent l’économie familiale à bout de bras, aux travailleurs qui bâtissent chaque jour la richesse nationale, ainsi qu’à tous ceux qui, souvent dans la souffrance, continuent de croire que leur pays mérite un destin plus grand que celui que lui imposent les intérêts particuliers.
C’est précisément pour éviter l’arbitraire que les peuples se dotent d’une Constitution. Celle-ci n’est pas un simple texte de circonstance destiné à satisfaire les intérêts du moment. Elle est la frontière qui sépare la République de la tyrannie. Elle fixe les règles du jeu démocratique, limite le pouvoir des gouvernants et protège les droits des citoyens. Lorsqu’on la manipule pour prolonger un règne ou verrouiller l’alternance, ce n’est pas seulement une loi que l’on trahit: c’est le pacte républicain lui-même. Refuser au peuple le droit de choisir librement ses dirigeants revient à lui confisquer sa souveraineté. Empêcher l’alternance, étouffer les libertés publiques, instrumentaliser les institutions et faire taire les voix discordantes constituent autant d’atteintes à l’esprit républicain. Aucun développement durable, aucune stabilité véritable ne peut naître de la peur, de la répression ou de l’injustice.
Les citoyens ont donc un devoir historique de veiller sur la République. La vigilance n’est pas une option mais une responsabilité civique. Une République abandonnée à l’indifférence devient rapidement la proie des aventuriers politiques, des prédateurs économiques et des apprentis autocrates. L’histoire montre que les libertés perdues sont toujours plus difficiles à reconquérir qu’à défendre. Les générations qui nous ont précédés ont payé un prix élevé pour ouvrir le chemin possible vers la liberté. Elles ont connu les arrestations, les intimidations, l’exil, parfois le sacrifice suprême. Renoncer aujourd’hui à cet héritage reviendrait à trahir leur combat et à hypothéquer l’avenir de ceux qui viendront après nous.
L’heure n’est ni au découragement ni à la résignation. Elle est au sursaut citoyen. Défendre la République, ce n’est pas défendre un régime ou un homme, mais défendre le droit de chaque Togolais à vivre libre, à choisir ses dirigeants, à demander des comptes à ceux qui gouvernent et à transmettre à ses enfants un pays plus juste que celui qu’il a reçu. La République n’est pas une faveur accordée par les puissants. Elle est une conquête permanente. Elle exige des citoyens lucides, courageux et intransigeants face aux dérives autoritaires. Car lorsqu’un peuple cesse de défendre sa République, d’autres se chargent de la confisquer. Et nos progénitures ne nous pardonneront pas d’avoir abandonné notre liberté et hypothéqué leur avenir sans combattre.
Julie Kamefeï


