«Ces élites autoproclamées d’Afrique, censées porter la flamme du progrès, ont choisi l’ombre de la corruption et de l’indignité, immolant l’avenir du continent sur l’autel de leurs intérêts mesquins.»
C’est le constat amer d’un continent riche de promesses mais continuellement entravé par ceux-là mêmes qui prétendent le conduire vers la lumière. L’Afrique ne manque ni de ressources, ni d’intelligence, ni de jeunesse. Elle manque cruellement de dirigeants à la hauteur de son histoire, de sa dignité et de son avenir. Depuis les indépendances, une partie des élites africaines s’est arrogé le droit de parler au nom des peuples sans jamais véritablement les servir. Issues parfois des luttes de libération, souvent formées dans les écoles du colonisateur, elles ont hérité d’un pouvoir qu’elles ont confondu avec un privilège personnel. Au lieu d’être un sacerdoce, le pouvoir est devenu une rente. Au lieu d’un service, un commerce. Au lieu d’une vision, une prédation.
La corruption en Afrique n’est pas un accident de parcours ; elle est, dans de nombreux États, un mode de gouvernance. Elle structure les administrations, gangrène les institutions, détruit la confiance collective. Elle transforme la loi en marchandise, la justice en illusion, la fonction publique en instrument d’enrichissement privé. Pendant que les élites détournent les deniers publics, les hôpitaux manquent de médicaments, les écoles s’effondrent, les routes deviennent des pièges mortels. Pendant que les dirigeants multiplient les villas à l’étranger, les populations croupissent dans la pauvreté la plus indigne. Cette contradiction permanente n’est pas seulement économique; elle est profondément morale.
Plus grave encore que la corruption financière est la corruption morale. Celle qui pousse certains intellectuels à justifier l’injustifiable, certains leaders religieux à bénir l’oppression, certains artistes à flatter le pouvoir pour survivre. Les consciences se prostituent là où elles devraient résister. Le silence devient complice, la neutralité devient lâcheté. Ainsi se construit un écosystème de la médiocrité, où l’excellence dérange, où l’intégrité est suspecte, où la vérité est perçue comme une menace. Les jeunes les plus brillants choisissent l’exil, non par manque d’amour pour leur terre, mais par dégoût d’un système verrouillé par l’injustice.
En sacrifiant l’avenir du continent sur l’autel de leurs intérêts mesquins, ces élites hypothèquent plusieurs générations. Elles volent le présent, mais surtout le futur. Chaque enfant privé d’éducation, chaque jeune privé d’emploi, chaque citoyen privé de dignité est une défaite collective. L’Afrique ne peut se construire durablement sur le mensonge, la prédation et l’impunité. Aucun discours panafricaniste, aucun slogan patriotique ne peut masquer cette réalité. Le développement ne se décrète pas; il se mérite par le travail, la justice et l’exemplarité.
Mais une autre Afrique est en train de voir probablement le jour. Celle des citoyens debout, honnêtes, des intellectuels libres, des jeunes qui refusent l’héritage empoisonné de la corruption. Cette Afrique silencieuse mais déterminée attend une rupture nette avec les pratiques du passé. La véritable élite africaine de demain ne sera pas celle des titres ronflants ni des comptes bancaires obscurs, mais celle du courage, de la compétence et du sacrifice. Une élite qui comprendra que gouverner, c’est servir, et non se servir.
Qu’on cesse donc de se réfugier derrière les faux alibis de l’histoire coloniale pour masquer les responsabilités présentes. Dans l’Afrique francophone, le pouvoir ne s’est pas seulement perpétué. Il s’est fossilisé. Des présidences à vie déguisées, des constitutions tripatouillées au gré des ambitions personnelles, des élections transformées en rituels creux, des États confondus avec des patrimoines familiaux. Voilà le paysage réel, le décor derrière les discours officiels en français châtié et les proclamations creuses de «stabilité» et de «dialogue républicain».
Ces élites parlent la langue de la République mais gouvernent par la ruse, la peur et le clientélisme. Elles citent Fanon dans les colloques, mais étouffent toute pensée critique à domicile. Elles dénoncent l’ingérence étrangère tout en quémandant la reconnaissance internationale, et brandissent la souveraineté nationale tout en confiant l’avenir économique à des intérêts opaques. Leur talent principal n’est ni la gouvernance ni la vision, mais l’art consommé de durer.
Dans cette Afrique francophone, la corruption a pris l’accent de la normalité. Elle se négocie dans les couloirs ministériels, s’habille de décrets administratifs, se bénit parfois depuis les chaires religieuses. Elle n’indigne plus, elle fatigue. Et c’est précisément cette fatigue morale qui permet à l’imposture de prospérer.
Fanon avait averti: une bourgeoisie nationale sans projet devient une classe parasite. Mongo Beti avait dénoncé: la servitude volontaire des élites est le premier frein à l’émancipation. L’Afrique francophone a trop longtemps fait semblant de ne pas entendre. Aujourd’hui, le verdict est visible: des jeunesses désœuvrées, des États fragilisés, des sociétés sous tension permanente.
Que cela soit dit sans fard, le problème de l’Afrique francophone n’est pas l’absence de compétences, mais la confiscation du pouvoir par des élites qui redoutent l’alternance plus que l’échec, la vérité plus que la pauvreté, la liberté plus que le chaos. Elles ont bâti leur autorité sur la résignation collective. Mais aucun régime, aussi ancien soit-il, ne survit éternellement à une jeunesse qui cesse de se taire.
L’Afrique n’a pas besoin de sauveurs autoproclamés. Elle a besoin de femmes et d’hommes capables de rallumer la flamme du progrès, non par des discours, mais par l’exemple. Tant que les élites continueront à choisir l’ombre, le continent restera entravé. Le jour où la lumière primera sur l’intérêt personnel, alors seulement l’Afrique pourra marcher, enfin, vers sa véritable renaissance.
Anani Ahoévi


