Dans les villages où l’on continue de marcher des kilomètres pour un bidon d’eau douteuse, pendant que les enfants boivent la rouille des forages abandonnés, on nous parle de « vision 2030 » avec des slides PowerPoint et des slogans parfumés. Dans les hôpitaux où les malades doivent acheter jusqu’au gant qui les examinera, on coupe des rubans flambant neufs devant des bâtiments sans médicaments. Dans les écoles où les élèves s’entassent à cent par classe, on récite des discours sur «l’excellence académique».
Il faut reconnaître une chose aux dirigeants de l’État piloté depuis des décennies par le système du RPT/UNIR, une constance remarquable. La constance dans l’approximation, la persévérance dans l’injustice, l’endurance dans le cynisme. Notre pays ressemble à un navire démâté qui flotte encore, certes, mais sans cap, sans boussole, sans équipage digne de ce nom. À la barre, des hommes fous, qui jurent la main sur le cœur qu’«il n’y a pas d’argent». Pas d’argent pour l’eau potable, pour équiper les hôpitaux, pour créer des emplois. Mais étrangement, il y a toujours de l’argent pour des cortèges interminables de 4×4 de luxe, pour des villas qui poussent plus vite que le manioc en saison des pluies, pour des appartements à l’étranger où l’on soigne discrètement ce que nos hôpitaux locaux ne peuvent traiter. Il y a toujours de l’argent pour le champagne des réceptions feutrées, pendant que le peuple trinque à l’eau trouble. On prétend que le pays traverse des «contraintes budgétaires ». Pourtant, les comptes bancaires privés semblent, eux, ne jamais connaître de sécheresse. Le ruissellement existe bel et bien et c’est vers le haut.
La main sur le cœur, la main dans la caisse. Le plus fascinant n’est pas la corruption, hélas devenue banale, mais l’aisance morale avec laquelle elle cohabite avec les discours solennels. On parle de patriotisme tout en organisant l’évasion des capitaux, la souveraineté tout en hypothéquant l’avenir. On célèbre la jeunesse tout en lui confisquant ses perspectives. Le contraste est si violent qu’il en devient grotesque. Des centres de santé sans seringues, des écoles sans tables-bancs, des routes qui se désintègrent avant même la fin des cérémonies d’inauguration. Et au sommet, une «élite» qui se comporte comme si le pays était une propriété privée transmise par héritage, et non une nation appartenant à des millions de citoyens.
Gouverner contre la volonté d’un peuple est déjà une faute politique. Gouverner contre son bien-être est une faute grave et contre son avenir est un crime historique. Et l’histoire a cette fâcheuse habitude de présenter la facture. Le plus inquiétant, toutefois, n’est pas seulement la médiocrité actuelle. C’est le risque de contagion. Si les dirigeants de demain ne sont que la photocopie mal contrastée de ceux d’hier, alors la maladie sera devenue culturelle. Si la norme devient le détournement, si l’exception devient l’intégrité, alors nous aurons institutionnalisé l’échec. Si demain, ceux qui prétendent incarner l’alternative reproduisent les mêmes réflexes, que ceux de l’État-RPT/UNIR, les Togolais dans quelques années, auront à pleurer encore des fleuves de larmes sur eux-mêmes en constatant avec amertume, que la médiocrité du RPT/UNIR a déteint sur les nouvelles générations. La grande tragédie serait que la médiocrité du système RPT/UNIR devienne un standard national, une école invisible formant les futurs dirigeants à l’art de servir d’abord leurs intérêts.
Mais un peuple n’est jamais définitivement condamné à l’échec. L’histoire regorge d’exemples de nations qui ont touché le fond avant de rebondir. Ce qui fait la différence, ce n’est pas la rhétorique, c’est la responsabilité. Ce n’est pas la longévité au pouvoir, c’est la qualité de la gouvernance. Un pays ne se développe pas par incantation, ni par propagande. Il se développe par la transparence, la compétence et la redevabilité. Le Togo mérite des dirigeants qui considèrent l’accès à l’eau potable comme une priorité sacrée, l’hôpital comme un lieu de dignité, l’école comme un investissement stratégique et non comme une ligne budgétaire à sacrifier. Si les générations futures doivent pleurer, qu’elles pleurent d’émotion devant les progrès accomplis, pas de honte devant les occasions manquées. Car au fond, la vraie question n’est pas de savoir si les dirigeants actuels sont humains. La vraie question est de savoir combien de temps un peuple accepte que son humanité soit méprisée.
Anani Ahoévi


