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    Le devoir de violence

    J’ai une tante qui eut son heure de gloire (beauté, jeunesse etc.) dans les années soixante-dix. Elle connut plusieurs hommes riches qui lui permirent d’accumuler, comme toute bonne femme de chez nous, de beaux pagnes importés de Hollande ou d’Angleterre. Lors de l’exode massif des Togolais (peuples du Togo) vers les pays voisins en janvier 1993, cette tante ne put se résoudre à faire de même. Elle tourna en rond devant l’armoire contenant les précieux pagnes, se lamentant pendant qu’autour d’elle, parents et amis décampaient. Elle décida de rester à Lomé, se barricadant dans la chambre où se trouvait l’armoire. La revoyant en 1994, après plusieurs années de séjour à l’étranger, je ne pouvais m’empêcher de penser sans cesse à cette anecdote. Je répondais à ses questions sur ma vie durant toutes ces années, souriais à ces souvenirs qu’elle évoquait, mais regardais obstinément l’armoire debout dans un coin de la pièce.

    Cette armoire pour laquelle, elle préféra braver la mort plutôt que de fuir. Et je sus que cette tante ne pouvait comprendre ce à quoi j’avais passé toutes ces années à l’étranger, à savoir l’exil politique, les études et la réflexion par rapport à mon pays. Cette tante ne pouvait comprendre et respecter que ce qui était évident et satisfaisant pour le corps: pagnes, argent, maison, nourriture, voiture. La patrie, l’indépendance nationale, la grandeur, etc. étaient des notions qui n’effleuraient pas son esprit. Certes, elle n’avait pas eu la chance que j’ai eue de faire des études et de voyager ; mais je ne pouvais pas m’empêcher de constater avec souffrance que malgré les liens du sang entre nous, cette tante m’était étrangère dans la mesure où je méprisais ce qu’elle adorait (les pagnes) et qu’elle ignorait ce que je vénérais (les livres).

    J’ai fait le lycée avec un ami, je dirais même un grand ami qui, depuis, occupe un important bureau dans un grand ministère de la capitale. En 1994, nous nous croisâmes dans la rue; il s’exclama, m’invita chez lui, m’y conduisit dans sa grosse voiture, me montra la belle maison qu’il venait de construire, proclama fièrement la somme qu’il avait dû débourser, m’expliqua qu’il gagna des millions de FCFA, en revendant des voitures d’occasion, insulta tous ceux qui voulaient la démocratie et l’avènement d’un État de droit, m’assura en conclusion que « tout cela  est désormais terminé »! D’autres amis qui étaient avec nous au lycée, aujourd’hui professeurs sans salaire, se plaignaient de leur sort. Je le répétai à cet ancien grand ami devenu quelqu’un de très riche et qui côtoie les barons de la dictature. Les doigts accrochés au volant de sa voiture, il ricana : « qu’ils souffrent! Ça leur apprendra à faire grève pour la démocratie ». Nous aimions beaucoup, lui et moi, Lomé la capitale et ses agglomérations. Que devenait ce coin du Togo? « Il y a eu des tueries et des massacres « . Il raconta avec joie et force rire comment l’armée a tiré sur les populations aux mains nues qui réclamaient la démocratie.

    Il avait fait des études de droit, mais continuait d’avoir les mêmes réflexes que le paysan qui n’avait jamais mis les pieds à l’école. Entre 1980 au collège, j’ai suivi les cours de français d’un certain professeur. Deux fois par semaine et deux heures durant, ce professeur nous récitait l’histoire de la littérature française; c’est-à-dire le progrès de la pensée, le mouvement des esprits s’éloignant du Moyen Âge en direction de la modernité et de la lumière. En 1994, un cousin qui a suivi les cours de ce prof me mit sous les yeux un tableau que ce dernier avait produit. Un tableau des différentes ethnies de notre pays; un tableau où le culturel – c’est-à-dire l’accidentel – devenait quasi génétique, où les uns étaient foncièrement bons, courageux, fiers et les autres, tous les autres fourbes, mauvais etc. Je fus affligé parce que cela manquait d’ambition intellectuelle.

    D’autres à d’autres époques et en d’autres lieux, avaient été plus audacieux et avaient fait mieux. Ils n’avaient pas pris en considération quelques petites ethnies togolaises de rien du tout, mais les « races » humaines. Ils avaient voulu parler sur le plan universel, philosophique, etc. Et eux, comme preuve de la supériorité de leur « race », citaient de grands noms et de grandes réalisations de l’esprit : Galilée, Shakespeare, Beethoven, le train etc. Avoir fait des études supérieures, avoir voyagé dans le monde et donc avoir eu l’occasion de voir ce que d’autres peuples ont réalisé à travers les siècles, et revenir au Togo se réclamer fièrement d’une ethnie qui, comme bien d’autres en Afrique, n’inventa jamais que des flèches et des toits de paille était vraiment pitoyable.

    Ma tante accrochée à ses pagnes, mon ami devenu homme politique important, mon ancien prof tribaliste, tous ont un point commun; ils n’ont pas compris que désormais eux et moi, nous ne sommes plus à l’abri en Afrique (si tant est que nous l’ayons jamais été). En Avril 1986, Reagan envoya des avions bombarder les palais de Khadafi, faisant des victimes dont la propre fille du leader libyen. Impunément. En apprenant la nouvelle, je n’eus qu’une seule pensée : cela aurait pu être au Togo! Un ami me répliqua : »Oui mais Kadhafi, lui, a provoqué Reagan ». Pourquoi on nous bombarderait? Mais justement, là est le problème : plus le temps passe, plus l’Africain perd la possibilité de redevenir matériellement l’égal des autres. Et comme les relations internationales ne sont régies par aucune loi, qu’un État plus fort peut humilier un autre sans aucun risque de sanction, le droit de qualifier un geste, une attitude politique de provocation appartiendra désormais à un nombre très restreint d’États.

    Le président des États-Unis peut décider que tels propos de tel régime sont provocants à l’égard des États-Unis et méritent punition. Le régime en question peut lui réunir tous les éléments possibles que la CIA a voulu faire ceci ou cela contre lui et son pays; comme il n’a pas les moyens militaires des USA, il peut toujours brailler. Strictement parlant, la Libye ne dispose donc pas du droit de défendre son honneur et ses intérêts le cas échéant. Le lecteur devine ce qu’il en est du Togo à ce sujet.

    Le 20 mars 2003, après avoir essayé en vain de convaincre ses alliés que Saddam Hussein détenait et produisait des armes biologiques nucléaires de destruction massive. Selon plusieurs rapports d’experts onusiens, Saddam Hussein n’avait « pas les moyens pour fabriquer ces armes » . Cela n’empêcha pas le président des États-Unis d’Amérique d’alors, George W. Bush de déclencher une invasion de l’Irak avec son armée en y semant un chaos sans précédent. Ses soldats ont fini par capturer Saddam Hussein, le livrèrent à ses opposants qui l’ont condamné à mort et exécuté par pendaison.

    Il y a encore d’autres exemples où les plus puissants s’en sont pris gratuitement à ceux qui ne font pas le poids devant eux. Mais passons!

    Après des siècles de toutes les humiliations possibles, l’Africain continue de ne pas se méfier du monde tel qu’il est ; aujourd’hui encore, l’idée que les autres disposent de toutes les armes imaginables ne le plonge pas dans l’angoisse. Il ne se sent pas vraiment concerné par les essais nucléaires des uns, les mises sur orbites de satellites des autres. Il a beau faire des études, ce qu’il reconnaît, lui, c’est son ethnie ou sa région. Il emploie son énergie à imaginer des préjugés au sujet de l’ethnie voisine et se « réjouit » de sa destruction etc. Ce qu’il faut se résoudre à lui dire explicitement, à répéter inlassablement, c’est que désormais, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, vu les moyens dont disposent les uns pour nuire aux autres, l’ethnie, le village, la région sont des coquilles vides sur lesquelles, il ne peut plus compter ; même le pays ne peut plus garantir la sécurité à ses propres habitants! Seuls quelques rares pays dans le monde aujourd’hui – peut-être moins d’une dizaine – peuvent encore protéger leurs habitants contre l’hostilité de l’extérieur.

    Il faut travailler à communiquer à l’Africain l’angoisse de ne pas être en sécurité. Il faut s’acharner à détruire cette capacité inouïe, qu’il a de faire confiance à ceux qui n’ont jamais cessé de l’humilier. À l’Africain qui ne se sent pas concerné par les bombes des autres, il faut dire que les USA, la Grande-Bretagne et la France ont beau être des alliés politiques, des partenaires etc., cela n’empêche pas chacun d’eux d’avoir ses armes nucléaires prêtes à fonctionner. Quand bien même ne serait pas réaliste l’idée d’une guerre entre les USA et la France, il reste que posséder des capacités de violence et de nuisance parmi les meilleures, vous assure le respect des autres, ainsi que le droit de juger et de qualifier quelque chose de bon ou de mauvais dans les relations internationales. Car dans un monde sans loi, si vous n’avez pas les moyens matériels de me nuire, pourquoi devrais-je avoir peur de vous gifler si l’envie m’en prend ou de vous dépouiller de tous vos biens? Il faut répéter tout cela aux tribalistes d’Afrique. Il faut l’écrire et l’imprimer, afin que, si nous nous obstinons à commettre des sottises, nos descendants puissent au moins avoir la consolation de nous mépriser…

    T. A

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