Le reste de l’année 2026 annonce un horizon bouché, un ciel politique chargé d’une épaisse couche de nuages qui ne promettent ni pluie bienfaisante ni éclaircie. Aucun augure favorable de décrispation, aucun signe de changement du RPT/UNIR, ce parti fossilisé dans ses certitudes, rongé par la médiocrité, la corruption, la délinquance politique et la prostitution des élites. Une formation politique qui, au lieu de produire des idées, recycle des slogans, administre la peur et au lieu de préparer l’avenir, entretient méthodiquement les ruines du présent. Le régime est devenu prisonnier de sa propre caricature. Il ne sait plus inventer et ne sait plus falsifier. Il ne lui reste que la coercition comme argument, la propagande comme doctrine et la peur comme unique langage politique. Beaucoup de cerveaux créateurs se sont tus ou ont pris le chemin de l’exil, les consciences critiques sont traquées. Les flatteurs, les courtisans et les marchands d’allégeance occupent désormais les premiers rangs de la République. Le peuple sait que le pouvoir ne gouverne plus et qu’il survit. Il avance sans direction, porté par la seule inertie d’un appareil sécuritaire hypertrophié qui confond l’autorité avec la brutalité et la stabilité avec l’étouffement des libertés. Il ne construit rien et empêche seulement que tout s’effondre trop vite. Voilà toute sa prétendue performance.
Toute perspective s’inscrit désormais dans un statu quo passéiste. Rien ne change, sinon l’aggravation continue des mêmes maux. Chaque année ressemble à la précédente, mais encore plus sombre. Chaque réforme annoncée se transforme en opération cosmétique et chaque discours officiel devient une tentative désespérée de maquiller une réalité qui refuse obstinément de se laisser travestir. Ce qui se dessine n’est pas une croissance, mais une décroissance rétrograde, non pas une renaissance, mais une lente désagrégation. C’est un futur cloqué, boursouflé par les mensonges d’État, défiguré par la corruption systémique et rongé par l’usure morale d’un pouvoir incapable de se réinventer. Les droits et libertés des citoyens se rétrécissent chaque jour davantage, calibrées non par les exigences de la Constitution, mais à l’aune des humeurs, des désirs, des folies et parfois des émotions du Président du Conseil, également Président de la République, tyran du Togo depuis vingt et un ans.
Vingt et un ans! Une génération entière est née, a grandi et est entrée dans l’âge adulte sous le même visage, les mêmes discours, les mêmes promesses jamais tenues. Une génération à laquelle on a appris qu’espérer relevait de la naïveté et de la folie, qu’oser, relevait de l’inconscience et que contester relevait du crime. Pourtant, dans un extraordinaire exercice de prestidigitation politique, certains énergumènes persistent à qualifier le Togo de pays stable. Cette affirmation constitue une insulte à l’intelligence humaine. Stable, un pays où l’on emprisonne les libertés? Stable, un pays dont les jeunes rêvent davantage d’exil que d’avenir? Stable, un pays où la peur sert de ciment institutionnel ou encore stable, un pays dont les meilleurs fils et filles ne voient leur salut qu’au-delà des frontières?
Il existe, en effet, une stabilité des cimetières et des prisons. Une stabilité des dictatures, lorsque la peur réduit momentanément les peuples au silence. Mais cette stabilité là, n’est jamais celle de la paix. Elle est celle de la résignation forcée et n’est jamais celle de la prospérité mais plutôt celle de l’asphyxie. Pendant ce temps, la bande de canailles, continue de faire chou blanc des souffrances du peuple togolais. Les cris de la misère ne franchissent plus les murs capitonnés des palais du pouvoir. Les marchés s’appauvrissent, les familles s’endettent, les jeunes désespèrent, les travailleurs s’épuisent, les retraités survivent, les malades meurent faute de soins, tandis que les prédateurs de la République poursuivent tranquillement leur festin.
Jamais peut-être une oligarchie n’aura montré un tel degré d’indifférence devant la souffrance collective. L’État n’est plus perçu comme un instrument au service du bien commun. Il est devenu une propriété privée dont les dividendes sont réservés à un clan et à une minorité de privilégiés. La racaille de chacals et d’hyènes maboules qui gravite autour du pouvoir a fini par ériger le maboulisme en système politique et le pillage des fonds publics en système économique. Dans cette République inversée, le mérite est suspect, la compétence devient encombrante, l’intégrité passe pour de la naïveté et la médiocrité loyale est récompensée comme une vertu cardinale. Le pays est vampirisé avec une constance presque clinique. Les ressources nationales alimentent des réseaux de prédation, pendant que les services publics se délitent et que les Togolais sont invités à faire preuve de patience, encore et toujours, comme si la patience pouvait remplacer la justice sociale.
Toute force de contestation est méthodiquement émoussée par la crainte de la soldatesque. Une peur entretenue avec méthode, cultivée avec patience et administrée avec une précision d’horloger. Car les autocraties modernes savent qu’il n’est pas toujours nécessaire de remplir les prisons ou les cimetières. Il suffit souvent de remplir les esprits d’inquiétude. Le Togolais finit alors par devenir son propre geôlier, s’autocensurant avant même que le pouvoir n’ait besoin d’intervenir. Mais les régimes oublient souvent une vérité élémentaire. La peur est une monnaie politique qui finit toujours par perdre sa valeur. Lorsqu’un peuple n’a plus rien à perdre, il cesse progressivement d’avoir peur. Et lorsque la peur change de camp, les empires les plus arrogants découvrent soudain leur fragilité.
L’histoire n’est jamais écrite par ceux qui se croient éternels, mais par les peuples qui, un jour, refusent définitivement l’humiliation. Aucun régime, aussi solidement verrouillé soit-il, n’a jamais réussi à suspendre indéfiniment le cours de l’histoire. Les dictatures vieillissent plus vite que les nations, parce qu’elles vivent de la peur alors que les peuples vivent d’espérance. Le Togo traverse aujourd’hui moins une crise politique qu’une crise de civilisation. Ce qui est en jeu, dépasse l’alternance. Il s’agit de restaurer la dignité de l’État, la noblesse du service public, la valeur de la parole politique et la confiance entre les gouvernants et les gouvernés.
Le reste de l’année 2026 n’annonce donc rien de bon. Pourtant, les saisons politiques, comme les saisons naturelles, finissent toujours par changer. Les arbres que l’on croyait morts, refleurissent parfois lorsque les premiers vents de la liberté balaient enfin les poussières accumulées des vieux régimes. Et c’est précisément là que réside la plus grande illusion des autocraties: croire que l’usure des peuples sera toujours plus rapide que l’usure du pouvoir. L’histoire, pourtant, enseigne invariablement le contraire.
Anani Ahoévi


