AccueilOpinionsOpinionLes blanchisseurs des bourreaux ne réécriront pas la mémoire du peuple

Les blanchisseurs des bourreaux ne réécriront pas la mémoire du peuple

L’histoire est parfois impitoyable et ne juge pas seulement les tyrans. Elle juge aussi ceux qui les ont servis, ceux qui les ont applaudis, ceux qui les ont justifiés, ceux qui ont préféré le confort de leurs privilèges aux souffrances du peuple. Elle juge également ceux qui, une fois le vent tourné, s’improvisent blanchisseurs de consciences et distributeurs d’amnésie nationale. L’étrange entreprise qui consiste à faire croire que les bourreaux d’hier, leurs soutiens, leurs propagandistes, leurs courtisans et leurs bénéficiaires seraient devenus, presque par miracle, les bâtisseurs de la démocratie ou les acteurs du changement de demain. Il suffirait qu’ils changent de camp, qu’ils dénoncent timidement ce qu’ils défendaient hier, pour que tout leur passé soit effacé. Comme si plusieurs décennies de souffrances pouvaient être dissoutes dans quelques déclarations publiques.

Quelle insulte à l’intelligence du peuple togolais! C’est une grande offense à la mémoire des victimes! Enfin, de qui parle-t-on? Des gens qui, lorsque les Togolais étaient arrêtés, jubilaient. De ceux qui, lorsque les manifestants étaient dispersés avec brutalité, applaudissaient au nom de la dictature. Des propagandistes du RPT-UNIR, qui occupaient les postes de responsabilité pendant que d’autres perdaient leur liberté, leur emploi, leur santé, parfois leur vie. De vils individus qui considéraient les opposants comme des ennemis de la nation, avant de découvrir soudainement les vertus du changement lorsque leurs intérêts personnels cessèrent avec le système. Et aujourd’hui, il faudrait que le peuple leur déroule le tapis rouge? Non. Mille fois non. Qu’ils changent de position est leur droit le plus absolu, qu’ils rompent avec leurs anciennes pratiques est une bonne chose, qu’ils souhaitent contribuer à un avenir meilleur mérite d’être entendu. Mais qu’ils ne demandent jamais au peuple d’oublier, jamais aux victimes d’effacer leurs cicatrices, et jamais aux familles endeuillées de transformer leurs larmes en applaudissements.

Le pardon n’appartient ni aux stratèges politiques, ni aux chroniqueurs, ni aux journalistes, ni aux leaders d’opinion. Il appartient exclusivement aux victimes et n’est jamais une obligation. Il est un choix intime qui ne peut naître que lorsque la vérité est dite, que les responsabilités sont assumées et que le repentir est sincère. Or, que voit-on aujourd’hui? Une précipitation suspecte à réhabiliter des figures qui, hier encore, participaient au fonctionnement d’un système dénoncé avec vigueur lorsqu’elles en tiraient les bénéfices. Pas un mot d’autocritique approfondie, ni un véritable examen de conscience, ni une demande publique de pardon à ceux qui ont souffert. Mais déjà, des discours célébrant leur prétendue conversion. Comme si l’opportunisme était devenu une vertu, comme si l’on pouvait traverser des décennies de compromissions sans jamais rendre de comptes à sa propre conscience.

Ceux qui exhortent le peuple à oublier, prétendent parler au nom d’un combat unique. En réalité, ils demandent aux victimes de porter seules le poids de leur souffrance. Ils exigent des blessés, qu’ils guérissent avant même que les auteurs ou les soutiens des injustices n’aient reconnu la profondeur de leurs blessures. Ils veulent un pardon avec oubli, mais aucune nation sérieuse ne s’est construite ainsi. L’oubli demandé n’a jamais produit la justice et l’amnésie politique n’a jamais garanti la paix durable. Elle ne fait que préparer les frustrations de demain et le peuple togolais n’a pas besoin qu’on lui enseigne ce qu’il a vécu. Il sait qui était dans la rue, qui était dans les prisons et qui prenait les risques. Il sait aussi qui occupait les palais, les bureaux climatisés, les fauteuils ministériels et les tribunes officielles pendant que d’autres enterraient leurs morts. Cette mémoire dérange.

Voilà pourquoi certains cherchent à l’effacer. Mais la mémoire d’un peuple est plus forte que les campagnes de communication. Elle survit aux propagandes, traverse les générations et résiste aux manipulations. Elle rappelle inlassablement que la liberté n’a jamais été offerte par ceux qui profitaient de la servitude. Que chacun fasse donc les alliances qu’il souhaite et accueille qui il veut dans son camp. C’est le jeu normal de la politique. Mais qu’on cesse de culpabiliser les victimes, de traiter de rancuniers ceux qui réclament simplement justice, vérité et responsabilité. Les peuples qui pardonnent sans mémoire finissent souvent par offrir une seconde chance à leurs propres oppresseurs.

Le Togo ne manque pas d’hommes et de femmes capables de construire demain. Il manque surtout d’une culture de responsabilité où chacun accepte de regarder son propre passé avec honnêteté. La démocratie ne naîtra pas du recyclage des consciences mais de la vérité, du courage, du respect dû aux victimes. Et tant que certains chercheront à blanchir les responsabilités d’hier au nom des intérêts d’aujourd’hui, ils ne feront qu’ajouter une nouvelle injustice à celles que le peuple porte déjà dans sa mémoire. Car l’on peut changer de camp, de discours et même changer de vie. Mais personne ne peut exiger d’un peuple qu’il change son histoire.

Julie Kamefeï

À LIRE AUSSI

Togo: le rêve et le désir des citoyens de déguerpir d’un pays au bord du gouffre

Depuis plusieurs années, un phénomène inquiétant prend de l’ampleur au Togo: le désir grandissant de quitter le pays....

Les États-vassaux francophones: fossoyeurs du panafricanisme et gardiens de l’ordre néocolonial

La francophonie: le drapeau culturel du néocolonialisme Alors que les peuples africains aspirent à la souveraineté politique, économique et...

Le bal des présidents éternels… et extrêmement débranchés

Il y a en Afrique une catégorie de dirigeants qui défie les lois de la nature, de la...

OTR ou la fabrique systémique du racket, du détournement des fonds publics et de la corruption

Dans un pays où l’impôt devrait être le socle du vivre-ensemble, il existe une institution qui a réussi...

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles populaires

spot_img