Les éditeurs venus d’Afrique font découvrir aux Africains, le foisonnement littéraire de leur continent.
CHRONIQUES DU SALON DU LIVRE DE GENÈVE (2)
Le jeudi 7 mars 2024 était le jour 2 du Salon africain au sein du Salon du livre de Genève. Cette heureuse initiative d’un Salon africain a permis, grâce au regroupement des éditions africaines au même endroit, une meilleure visibilité des livres produits en Afrique ou par des Africains. La dispersion au sein des innombrables éditions européennes et surtout francophones, aurait nui à leur visibilité.
Parmi les éditeurs africains présents, on pouvait citer Nirvana, Mémoire d’encrier, Éditions Continents, Nimda Éditions, Sagrada Éditions, Elyzad, Les Classiques Africains, Proximité, Éditions Barzakh, Nzoï, Toom Éditions… ils venaient pour l’essentiel d’Algérie, du Togo, de Côte d’Ivoire, du Congo Kinshasa, de Tunisie, du Cameroun, du Burkina Faso, du Maroc… Mais un certain nombre de maisons d’éditions spécialisées dans la publication de livres africains étaient aussi présentes sans parler des grandes librairies de Genève qui ont massivement exposé leurs ouvrages d’auteurs africains ou sur l’Afrique. J’ai eu le plaisir d’y découvrir les textes de grands écrivains togolais comme Théo Ananissoh, Sami Tchak, Kangni Alem, Edem Awumey.
La plupart des grands écrivains africains étaient aussi présents par leurs livres et/ou physiquement comme Alain Mabanckou, Boniface Mongo-Mboussa, Éric Joël Békalé, Johary Ravaloson, Sami Tchak, Wewere Liking, Scholastique Mukasonga, Abdulrazak Gurnah, Fiston Mwanza Mujila, Calixthe Béyala, Yasmina Khadra…et plein d’auteurs inconnus et de qualité. L’Afrique, sur le plan littéraire, n’est plus le parent pauvre au sein de la littérature francophone et mondiale.
De nombreuses tables rondes ont permis au public curieux de découvrir les auteurs africains programmés pour la circonstance. Les questions ont exprimé ce besoin de découverte d’autres littératures en dehors de l’Europe et de l’Occident. En effet, la littérature n’existe qu’à travers un texte au sein d’un contexte social et culturel. En l’occurrence, le contexte africain de pays traversés par des crises et des drames au cours desquels les valeurs et l’humanité sont remises en cause par des situations d’anomie indicibles. Rendre disciple l’indicible est la gageure que relèvent les écrivains africains qui, à travers leurs créations, opposent une résistance à la barbarie et à toutes les oppressions qui avilissent l’être humain dans un monde voué au consumérisme et au triomphe du Capital.
Le Salon du livre de Genève a cherché à rompre la marginalité de l’Afrique dans la production littéraire en Suisse. Ce continent manque de réseaux de distribution et de professionnalisme dans la chaîne du livre. Les pays voisins comme le Togo et le Bénin ignorent ce qui se fait en matière de littérature chez l’un comme chez l’autre. Les livres ne franchissent pas les frontières. Il a fallu que je sois invité au Salon du livre de Genève pour découvrir des pans entiers de la littérature africaine.
C’est par la création que se nourrit l’imaginaire collectif d’un peuple. L’idéal est de le former dès l’enfance. La littérature de jeunesse et les bandes dessinées venues d’Afrique nous ont rassuré et comblé sur ce terrain qui était vide ou quasiment il y a quelques décennies. Pour les gens de ma génération, avant et juste après les indépendances, tous nos héros de bandes dessinées étaient des personnages blancs. Les rares fois qu’apparaissaient des personnages noirs, ils étaient des bandits ou des domestiques béni-oui-oui au physique grossièrement caricaturé. Cela nous déplaisait mais nous n’avions pas le choix. Même la formation de notre imaginaire collectif d’enfants ne dépendait pas de nous.
Nos dominants colonialistes et racistes nous l’imposaient en nous humiliant et en détruisant nos racines. La littérature graphique africaine s’impose de plus en plus en montrant des Africains aux Africains. La libération de notre imaginaire passe par là. Certains éditeurs africains se sont même spécialisés dans ce genre. Ils ont eu du succès auprès des jeunes lecteurs suisses.
À côté des découvertes, il y a eu aussi les surprises. L’une d’elles est un énorme espace réservé à la littérature du monde arabe. Et pourtant, l’Algérie, la Tunisie et le Maroc faisaient déjà partie du Salon africain. En visitant cet espace arabe, j’ai constaté que les ouvrages d’Afrique du nord étaient très majoritairement les plus nombreux. La littérature égyptienne s’imposait largement parmi les productions traduites en français des pays arabes. Les autres productions du Moyen Orient étaient surtout libanaises. Pourquoi ne pas avoir intégré cet espace arabe dans le Salon africain? Est-ce la volonté de l’organisation ou la volonté de certains éditeurs et libraires de se distinguer de l’Afrique ? Ce qui faisait deux espaces réservés à l’Afrique. Tel était le curieux paradoxe.
Ayayi Togoata APÉDO-AMAH


