La francophonie: le drapeau culturel du néocolonialisme
Alors que les peuples africains aspirent à la souveraineté politique, économique et culturelle, les élites dirigeantes de nombreux États francophones continuent de faire de la francophonie leur horizon stratégique. Quelle contradiction historique! Pendant que l’Europe construit son unité, renforce ses institutions communes et défend ses intérêts collectifs, des dirigeants africains consacrent leur énergie à préserver une communauté linguistique conçue autour de la permanence de l’influence française. Pendant que la Chine affirme sa puissance, que la Russie se reconstruit, que l’Inde devient un acteur mondial incontournable, certains régimes africains présentent encore la francophonie comme un projet d’avenir. La francophonie n’est pourtant ni un projet d’industrialisation, ni un projet de souveraineté monétaire, ni un projet de puissance militaire africaine. Elle est avant tout l’expression institutionnelle de la continuité d’un espace d’influence français.
Les peuples africains ont besoin d’usines, de centres de recherche, de banques continentales, d’infrastructures modernes et d’une armée africaine. On leur offre des sommets de la francophonie, des discours protocolaires et des célébrations linguistiques. Cette substitution permanente des priorités constitue l’une des plus grandes mystifications politiques de l’Afrique contemporaine.
Le panafricanisme véritable n’est pas né dans les salons de la Françafrique
L’histoire du panafricanisme révèle une vérité souvent occultée. Les grandes figures qui ont porté le projet de l’unité africaine n’étaient pas les héritiers politiques de l’ordre colonial français. Elles provenaient principalement du courant révolutionnaire panafricaniste né dans la diaspora noire et développé ensuite par les nationalistes africains les plus déterminés. Le Congrès panafricaniste de Manchester de 1945 demeure l’un des moments fondateurs de cette histoire. Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, George Padmore et d’autres militants y élaborent les bases d’une stratégie continentale de libération. Ils comprennent déjà que les indépendances nationales ne suffiront pas. Ils savent que l’Afrique ne pourra survivre au monde des grandes puissances qu’en se constituant elle-même en grande puissance.
Leur projet est clair: dépasser les frontières coloniales et construire une fédération africaine. Or, où étaient alors les futures élites de la Françafrique? Elles étaient largement absentes de cette dynamique historique. Même lorsque des contacts furent envisagés avec certains intellectuels francophones, les résultats furent insignifiants. Deux visions du monde s’opposaient déjà : celle de la rupture révolutionnaire avec le colonialisme et celle de l’adaptation à un système colonial simplement repeint aux couleurs de l’indépendance.
Casablanca contre Monrovia : la bataille décisive pour l’avenir de l’Afrique
Au début des années 1960, l’Afrique indépendante se trouve à un carrefour historique. D’un côté se forme le Groupe de Casablanca autour de Nkrumah, Sékou Touré, Modibo Keïta, Nasser et d’autres dirigeants révolutionnaires. Leur ambition est immense: créer les États-Unis d’Afrique. Ils savent que les micro-États hérités de la colonisation sont économiquement fragiles, militairement vulnérables et politiquement manipulables. Ils savent que seule une union politique continentale permettra à l’Afrique de contrôler ses ressources, de protéger sa souveraineté et de peser dans les affaires du monde. Face à eux se dresse le Groupe de Monrovia.
Ce groupe rassemble principalement des régimes modérés, conservateurs et étroitement liés aux anciennes puissances coloniales. Plusieurs États francophones y jouent un rôle central, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo. L’affrontement est fondamental. Casablanca défend l’unité africaine. Monrovia défend le statu quo colonial. Casablanca veut construire l’Afrique. Monrovia veut administrer l’héritage des colonisateurs.
Le plus grand triomphe du néocolonialisme
La victoire politique du Groupe de Monrovia débouche sur la création de l’Organisation de l’Unité Africaine. Mais derrière son nom prestigieux se cache une réalité beaucoup moins glorieuse. L’OUA consacre le principe de l’intangibilité des frontières coloniales. Autrement dit, l’Afrique indépendante accepte officiellement les lignes arbitraires tracées par les conquérants européens. Quel paradoxe historique ! Les frontières dessinées à Berlin sans les Africains deviennent soudain sacrées dès lors que les Africains accèdent à l’indépendance. Le projet des États-Unis d’Afrique est enterré. Le découpage colonial est légitimé, la fragmentation du continent est institutionnalisée et le rêve panafricaniste est neutralisé. L’OUA apparaît ainsi comme l’une des plus brillantes victoires stratégiques du néocolonialisme sur le mouvement panafricaniste révolutionnaire.
Les résultats de soixante années de soumission
Les conséquences sont aujourd’hui visibles. L’Afrique possède les ressources naturelles les plus convoitées du monde mais demeure dépendante. Elle dispose d’une population jeune immense mais reste marginalisée dans les grands centres de décision internationaux. Elle compte cinquante-quatre États mais ne parle presque jamais d’une seule voix. Pendant ce temps, les anciennes puissances coloniales continuent d’influencer les monnaies, les économies, les appareils sécuritaires et parfois même les choix politiques de nombreux pays africains. Les peuples africains paient encore le prix des renoncements historiques de leurs dirigeants.
L’heure du réveil panafricaniste
L’histoire n’est cependant pas terminée. Partout sur le continent, une nouvelle génération remet en question les dogmes hérités de la Françafrique et du néocolonialisme. Les peuples comprennent de plus en plus que l’indépendance des drapeaux n’est pas nécessairement l’indépendance des nations, que les frontières coloniales ne peuvent constituer un horizon indépassable, surtout que la souveraineté véritable ne peut être obtenue dans la dépendance économique, militaire, culturelle et monétaire.
Le combat du siècle sera donc celui de la renaissance panafricaniste. L’Afrique devra choisir entre deux chemins: demeurer un ensemble fragmenté d’États faibles vivant sous influence étrangère ou redevenir une civilisation politique capable de maîtriser son destin. L’avenir appartient aux peuples qui osent reprendre en main leur histoire. Et l’histoire de l’Afrique ne sera pleinement écrite que lorsque les peuples africains achèveront l’œuvre inachevée de Nkrumah, de Sékou Touré, de Modibo Keïta et de tous ceux qui avaient rêvé d’une Afrique unie, souveraine et puissante.
Kodjo Koumaplé


