À chaque rentrée scolaire, notamment celle de septembre 2025, le même drame silencieux s’est rejoué au Togo. Des parents déjà éprouvés par la précarité économique se saignent aux quatre veines pour assurer un minimum d’éducation à leurs enfants. Lorsque leurs moyens s’épuisent, l’espoir se reporte alors sur une bourse scolaire ou universitaire, censée incarner la solidarité nationale et l’égalité des chances. Mais dans la réalité togolaise, cette bourse relève moins du mérite que de la magouille institutionnalisée.
L’obtention d’une bourse est devenue un véritable parcours du combattant, un chemin semé d’humiliations, de compromissions et de renoncements. Le critère décisif, bien que jamais écrit noir sur blanc, demeure la proximité avec le régime, la corruption ou l’appartenance ethnique. Le mérite académique, lui, est relégué au rang de détail secondaire.
«J’avais obtenu l’une des meilleures moyennes de ma faculté. Quand je suis allée m’informer sur mon dossier, on m’a dit sans détour: « Tu n’as personne derrière toi. » J’ai compris que mes notes ne valaient rien face aux réseaux», confie Kossi, aujourd’hui diplômé mais contraint d’abandonner un master faute de moyens.
Sous la dictature du RPT-UNIR, les pratiques les plus abjectes ont longtemps prospéré — et continuent de hanter la mémoire collective. Des parents, réduits à l’impuissance, ont été contraints de corrompre des dignitaires du régime pour espérer une bourse pour leurs enfants.
« On m’a demandé 300 000 francs CFA pour « arranger » le dossier de mon fils. Je n’avais pas cette somme. J’ai vendu une parcelle familiale héritée de mon père. La bourse est arrivée, mais à quel prix? », témoigne Togbé Akakpo, père de famille à Atakpamé.
Des jeunes filles, issues de familles sans réseaux ni protections, ont vu leur avenir marchandé contre leur corps. Le chantage sexuel est devenu une monnaie courante: le sexe ou la bourse.
« Il m’a dit clairement que je pouvais obtenir la bourse si j’acceptais d’aller chez lui le soir. Quand j’ai refusé, mon dossier a disparu. On m’a dit qu’il était incomplet », raconte Afi, ancienne étudiante en sciences économiques, aujourd’hui vendeuse ambulante à Lomé.
Plus grave encore, certaines mères ont elles-mêmes été poussées à livrer leur intimité à des apparatchiks véreux du RPT-UNIR, dans l’espoir d’assurer un avenir scolaire à leurs enfants.
« Il savait que j’étais veuve. Il m’a fait comprendre que c’était la seule solution pour que ma fille poursuive ses études. J’ai accepté. Ma fille a eu la bourse. Moi, j’ai perdu toute estime de moi-même », murmure Adjoa, la voix tremblante, encore marquée par la honte et le silence.
À cette corruption morale et financière s’ajoutait un autre poison tout aussi destructeur: le tribalisme. Dans l’attribution des bourses, un favoritisme ethnique assumé et outrageux a longtemps prévalu, privilégiant systématiquement les Kabyè au détriment des autres composantes de la nation togolaise.
« On m’a dit que mon dossier était bon, mais que les quotas étaient déjà remplis. Pourtant, des camarades moins performants, mais issus de la « bonne région », ont tous été retenus », dénonce Essowè, étudiant en droit à Kara.
Dans cette logique de dictature tribaliste, le fruit du labeur collectif de tous les Togolais devait bénéficier à une seule ethnie, comme si la République appartenait à un clan et non à une nation. Ce détournement des ressources publiques a engendré dégoût, frustrations profondes et ressentiments durables au sein de la société.
« Le plus dur, ce n’est pas de perdre la bourse. C’est de comprendre que ton pays ne croit pas en toi », résume Mawuli, ancien bachelier brillant, aujourd’hui chauffeur de taxi-moto.
Les bourses scolaires et universitaires, censées être un levier d’émancipation et de justice sociale, sont ainsi devenues le symbole d’un État prédateur, où l’avenir de la jeunesse se négocie dans les couloirs obscurs du pouvoir, loin de toute équité, loin de toute dignité.
Tant que ces pratiques ne seront ni reconnues, ni dénoncées, ni sanctionnées, la jeunesse togolaise continuera de payer le prix fort d’un système qui sacrifie le savoir, la morale et l’avenir sur l’autel de la corruption et du tribalisme.
Julie Kamefeï


