La création de ministères, de commissions nationales ou de hauts conseils dédiés aux droits de l’homme en Afrique ne relève que rarement d’une conviction morale profonde. Elle procède bien plus souvent d’une logique d’affichage, destinée à rassurer les partenaires internationaux, à amadouer les bailleurs de fonds et à produire l’illusion d’un État respectueux des normes universelles. Dans bien des cas, ces institutions sont moins des instruments de protection des citoyens que des paravents diplomatiques. Car la contradiction est flagrante: comment croire à la sincérité d’un ministère des Droits de l’Homme dans un État où l’arbitraire policier est monnaie courante, où la justice est inféodée à l’exécutif, où les opposants politiques, journalistes et militants de la société civile vivent sous la menace permanente? Le ministère devient alors une confession involontaire, comme vous le soulignez justement: l’aveu que l’État sait qu’il viole les droits, mais choisit de les gérer politiquement plutôt que de les respecter structurellement.
Au Togo, l’existence d’un ministère en charge des Droits de l’Homme relève moins d’une volonté de protection du citoyen que d’une mise en scène républicaine savamment entretenue. Elle s’inscrit dans une tradition politique où l’État, conscient de ses propres dérives, choisit non pas de se réformer, mais de gérer la violation des droits comme un paramètre de gouvernance. Depuis près de six décennies, le pouvoir togolais s’est construit sur une logique de continuité autoritaire, de la dictature assumée aux formes plus policées de l’autoritarisme électoral. Dans ce contexte, la création et le maintien d’un ministère des Droits de l’Homme apparaît comme une réponse cosmétique à une question structurelle: celle de la violence d’État, de l’impunité des forces de sécurité et de la confiscation de la souveraineté populaire.
Dans les faits, le ministère togolais chargé des Droits de l’Homme ne disposait ni de pouvoir d’enquête indépendant, ni de capacité réelle de poursuite, ni même de l’autonomie politique nécessaire pour interpeller l’appareil sécuritaire. Aujourd’hui, c’est encore pire. Il est rattaché au ministère de la justice dirigé par le pouvoir dictatorial, qui viole justement ces Droits de l’homme. Lorsque des manifestations sont réprimées, que des citoyens meurent dans des conditions troubles, que des arrestations arbitraires sont documentées par des ONG nationales et internationales, le ministère se mure dans un silence administratif ou se contente de déclarations prudentes, parfois embarrassées.
Ce mutisme n’est pas accidentel. Il est structurel. Car au Togo, comme dans nombre d’États postcoloniaux, les Droits de l’Homme sont placés sous la tutelle directe de l’exécutif, c’est-à-dire précisément de l’organe qui en est le principal violateur. Le conflit d’intérêts est total, mais normalisé. La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), souvent mise en avant comme gage de crédibilité institutionnelle, illustre parfaitement cette ambiguïté. Officiellement indépendante, elle fonctionne dans un environnement politique où la critique frontale du pouvoir est coûteuse, sinon dangereuse. Ses rapports, lorsqu’ils existent, sont rarement suivis d’effets judiciaires. Ses recommandations s’empilent sans jamais devenir contraignantes.
L’État togolais peut ainsi se prévaloir, sur la scène internationale, d’un dispositif institutionnel complet, ministère, commission, points focaux, stratégies nationales, tout en maintenant une culture de l’impunité à l’intérieur. La forme est sauve, le fond est sacrifié. Chaque cycle électoral, chaque mouvement social, chaque contestation populaire rappelle la même réalité: les Droits de l’Homme ne constituent pas une ligne rouge, mais une variable d’ajustement. La violence est tolérée, rationalisée, parfois niée, puis absorbée par le discours institutionnel. On promet des enquêtes. On crée des commissions. On tourne la page sans justice. Le ministère des Droits de l’Homme devient alors l’organe de digestion politique de la violence, chargé de transformer les cris en rapports, les morts en statistiques, et l’indignation en oubli. En définitive, l’existence même de ce ministère au Togo agit comme une confession silencieuse. Elle dit ceci: l’État sait qu’il viole les droits fondamentaux, mais refuse d’en tirer les conséquences politiques. Il préfère encadrer la critique plutôt que de garantir la liberté, organiser la parole plutôt que de rendre la justice.
Comme le suggérait le sociologue et homme politique suisse Jean Ziegler, les chaînes ne sont plus visibles, mais elles sont désormais institutionnalisées, intégrées à l’architecture même de l’État. Le ministère des Droits de l’Homme n’en est pas l’antidote, mais l’un des rouages. La question togolaise n’est donc pas celle de l’existence d’un ministère des Droits de l’Homme, mais celle de la rupture politique nécessaire pour que les droits cessent d’être un langage diplomatique et deviennent une norme contraignante. Sans indépendance réelle de la justice, sans contrôle parlementaire effectif, sans liberté d’expression garantie, et sans fin de l’impunité des forces de sécurité, ce ministère restera ce qu’il est aujourd’hui: un décor institutionnel dans un théâtre politique verrouillé. Et tant que ce décor sera confondu avec une avancée démocratique, le peuple togolais continuera de vivre sous un État qui parle des droits de l’homme, mais ne les pratique pas.
Anani Ahoévi


