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    L’itinéraire en limaçon des dettes et la prédation organisée

    Au Togo, la dette publique n’avance pas en ligne droite. Elle rampe, s’enroule, se faufile en limaçon, opaque et visqueuse, laissant derrière elle une traînée d’illégalités morales, de compromissions politiques et de crimes économiques. Nul ne connaît son itinéraire exact. Sauf le prêteur et l’emprunteur. Deux larrons aux mains nues, mais aux poches pleines, qui s’entendent dans le secret pendant que le peuple est prié de se taire, et de payer. Ce silence imposé n’est pas une omission administrative. C’est une stratégie de domination. La dette n’est plus un instrument de politique économique. Elle est devenue un mode de gouvernement. Elle décide sans débat, engage sans mandat, hypothèque sans consentement. Elle s’érige en fatalité technique, drapée dans le jargon des experts, pour masquer une réalité simple. On endette un peuple sans lui demander son avis, pour financer des choix qui ne le servent pas.

    Qui négocie? Dans quels termes? À quels taux? Pour quels projets? Avec quels intermédiaires, quelles commissions, quels rétrocommissions? Silence radio. Les contrats s’écrivent à huis clos, les annexes disparaissent, les audits n’arrivent jamais. Et quand ils arrivent, c’est trop tard, expurgés, édulcorés, rendus inoffensifs. Il y a, dans cette mécanique, une alliance objective et cynique. Le prêteur qui sait et l’emprunteur qui dissimule. Le premier sécurise ses intérêts, exige des garanties, impose des conditionnalités. Le second y trouve son compte: marges de manœuvre politiques, financements d’urgence, rentes personnelles, paix sociale achetée à crédit.

    Entre les deux, le peuple n’existe pas. Il est absent du contrat, mais présent dans la facture. C’est ici que la dette cesse d’être une variable macroéconomique pour devenir une infraction morale majeure. On engage des générations futures comme on engagerait des biens volés. On transforme l’État en courtier de misère, et la souveraineté en hypothèque permanente. Le cynisme est total. On explique que la dette est nécessaire au développement, alors que les indicateurs sociaux stagnent ou régressent. On invoque des infrastructures, mais les hôpitaux manquent de médicaments, les écoles de tables-bancs, les campagnes d’eau potable. On parle de croissance, mais la croissance ne nourrit pas quand elle est capturée par une minorité.

    L’immoralité est institutionnalisée. Elle se loge dans la normalisation du secret, dans la banalisation du mensonge, dans la criminalisation de la question citoyenne. Demander des comptes devient un acte subversif. Exiger la transparence, une insolence. Refuser l’endettement aveugle, une trahison. Il faut nommer les choses. Ce qui se joue n’est pas une simple mauvaise gestion. C’est une criminalité économico-financière. Elle se manifeste par la captation de la décision publique, par des cercles restreints, la dissimulation volontaire d’informations essentielles, la socialisation des pertes et la privatisation des gains, l’absence de reddition de comptes, la répression politique de toute tentative d’audit citoyen. Ce système produit une dette illégitime, car contractée sans consentement éclairé, sans bénéfice démontré, et sans mécanisme de contrôle effectif. Il produit aussi une violence sociale durable, chômage, exil, précarité, dépendance.

    Le plus grave n’est peut-être pas la dette elle-même, mais la pédagogie de la soumission qui l’accompagne. Le peuple est traité comme un enfant, en mineur politique, incapable de comprendre, donc indigne de décider. On lui demande de se taire aujourd’hui pour rembourser demain. Ce silence forcé est une expropriation démocratique, car la dette engage l’avenir collectif. Elle devrait être débattue publiquement, contrôlée par un vrai parlement mandaté par le peuple, auditée indépendamment. Or elle est confisquée par l’exécutif, sanctuarisée par des institutions complaisantes, et protégée par la peur et la corruption. Il n’y aura pas de développement durable sur une dette opaque, ni de stabilité sur une injustice financière structurelle, ni de paix sociale sur un mensonge comptable permanent. Ce qu’il faut, ce n’est pas une nouvelle dette, mais la vérité sur les anciennes. Ce qu’il faut, ce n’est pas un discours rassurant, mais un audit citoyen intégral. Ce qu’il faut, ce n’est pas la résignation, mais la reconquête du droit de savoir et de décider.

    La dette ne doit plus être l’itinéraire en limaçon de la prédation. Elle doit redevenir un outil soumis à la loi, à l’éthique et à la souveraineté populaire. À défaut, elle restera ce qu’elle est aujourd’hui au Togo: un pacte secret entre larrons, payé par le pauvre peuple.

    Didier Kpogo

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