Il s’en passe des choses étranges avec le pouvoir togolais. Des choses si étranges qu’on hésite parfois entre rire nerveux, vertige existentiel et soupçon de sorcellerie institutionnelle. Car enfin, comment expliquer qu’un peuple entier se réveille chaque matin dans un pays qui ressemble de plus en plus à une expérience sociale grandeur nature, menée sans consentement éclairé?
Du premier regard posé sur l’écran du téléphone au dernier soupir de fatigue avant le sommeil, le Togolais est bombardé d’événements qui traumatisent son quotidien, violent sa logique et piétinent sa santé mentale. Le plus fascinant? Cette capacité collective à rester impassible, à tout encaisser, à tout normaliser. Ailleurs, la normalité signifie alternance politique, reddition de comptes, institutions crédibles. Au Togo, la normalité est un concept fluide, malléable, extensible à l’infini, comme une constitution en période électorale. Ici, ce qui choque ailleurs devient banal, ce qui indigne ailleurs devient folklore, ce qui provoquerait une crise politique ailleurs devient… un communiqué laconique.
Un ministre peut dire aujourd’hui le contraire exact de ce qu’il affirmait hier, sans rougir, sans expliquer, sans être contredit. Mieux, il sera félicité pour sa « constance ». La logique togolaise est une logique quantique. C’est deux vérités contradictoires qui coexistent sans jamais se rencontrer. On a affaire à un pouvoir spectral, omniprésent, invisible, insaisissable, qui ne gouverne pas, mais qui hante. Et gare à celui qui ose questionner cette métaphysique politique! On lui expliquera, avec un sérieux comique, que tout cela relève de la stabilité, de la paix, de la maturité démocratique. Des mots utilisés comme des talismans pour conjurer la réalité. Les communiqués du pouvoir togolais mériteraient d’être étudiés en faculté de lettres. Un style unique, où l’on parle beaucoup pour ne rien dire, où chaque phrase est une acrobatie destinée à éviter le réel.
Le pouvoir togolais n’est pas un système politique. C’est une performance artistique permanente, un mélange audacieux de théâtre de l’absurde, de magie noire institutionnelle et de comédie de psychopathes. Ici, le temps est élastique, les mandats durent ce qu’ils veulent, les promesses vieillissent mieux que le vin, plus elles sont anciennes, plus elles sont servies. Le Togolais, lui, a développé une compétence rare, l’adaptation à l’absurde. Il consulte WhatsApp le matin non pour lire des messages, mais pour vérifier s’il n’y a pas eu une arrestation inexplicable ou une promesse recyclée. Il apprend très tôt que poser trop de questions fatigue, que comprendre est dangereux, et que réfléchir à voix haute peut coûter cher. Alors il sourit, il plaisante, il ironise. L’humour est devenu une arme de destruction massive… dirigée contre la lucidité. Les mêmes visages, les mêmes discours, les mêmes promesses tournent en boucle comme un vieux disque rayé. On appelle cela la continuité de l’État. D’autres appelleraient cela une panne historique.
La véritable étrangeté togolaise n’est pas dans le pouvoir. Elle est dans notre capacité à l’accepter et à l’intégrer dans nos données. Car le pouvoir ne devient absurde que lorsqu’un peuple accepte de vivre dans l’absurde et ne devient éternel que lorsqu’on renonce à l’imaginer provisoire. Remettre en question la « normalité » togolaise, c’est rappeler que l’étrange ne doit jamais devenir confortable, car quand l’insolite devient quotidien, ce n’est plus la politique qui est malade mais la conscience. Et au Togo, la question n’est plus de savoir ce qui est normal, mais combien de temps encore nous accepterons de vivre dans l’anormal sans trembler.
Anani Ahoévi


