AccueilOpinionsOpinionQuand le ventre gouverne, la pensée s’évapore

Quand le ventre gouverne, la pensée s’évapore

Il y a des énigmes métaphysiques, et puis il y a celle-ci, bien plus terre-à-terre. Comment des individus bardés de «diplômes», parfois collectionnés comme des timbres rares, peuvent-ils gouverner un pays avec le ventre en avant, le sexe dégainé et le cerveau en veille prolongée? Le théâtre politique du Togo où la raison a souvent été priée de sortir pendant que l’appétit s’installe au centre de la table.

Le diplôme est devenu comme un gri-gri  et non comme une boussole. Ils ont étudié, dit-on. Universités, écoles, séminaires, amphithéâtres, etc. Mais à quoi sert le savoir quand il n’est qu’un décor? Ici, le diplôme est un talisman. On le brandit pour impressionner, jamais pour éclairer. La réflexion stratégique est remplacée par une question unique, obsédante: «qu’est-ce que j’y gagne aujourd’hui»? Le futur, le pays, les générations à venir,  qu’ils attendent, le banquet est en cours.

Dans cette politique de cantine, l’idéologie tient sur une assiette. Le programme, c’est le menu du jour: avantages immédiats, privilèges renouvelables, silences achetés. Les décisions publiques ressemblent à des choix de dessert: sucrés pour les proches, amers pour le peuple. On appelle cela « pragmatisme ». En réalité, c’est une gastronomie du pouvoir où l’intérêt général est systématiquement oublié au frigo.

Quand la pensée se retire, la pulsion s’installe. La politique devient posture, virilité affichée, domination mimée. On confond autorité et arrogance, leadership et intimidation. La gouvernance se résume à prouver qui est le plus fort, le plus craint, le plus « respecté » — comme si un pays se dirigeait à coups de promesses murmurées dans les bureaux ou couloirs et de regards noirs éjectés de sang dans les petites culottes des jeunes filles.

À Lomé, tout semble normal à travers des conférences, discours, rubans coupés, photos officielles. Le décor est impeccable, la scène bien éclairée. Mais derrière le rideau, les mêmes pratiques se répètent par des récompenses pour les fidèles, oubli pour les citoyens. Le spectacle continue, le public paie, les acteurs encaissent.

On nous explique que la stabilité justifie tout. La continuité devient une religion, héritée d’un passé personnifié par Gnassingbé Eyadéma, et prolongée aujourd’hui sous Faure Gnassingbé, l’un de sa grande progéniture. Au cœur du système, le parti-État RPT/UNIR fonctionne comme une grande marmite. On y entre pour manger, on y reste pour continuer à manger, et l’on défend la marmite bec et ongles. Les convictions? Optionnelles. La loyauté? Alimentaire. La morale? Digestive. Au parti-ventre, les ventres de certains ont pris plus de galons que leurs carrières. Le cholestérol et l’infarctus sont en tête de la liste de leurs maladies qu’ils combattent.

Pendant que les élites festoient, le peuple observe. Il écoute les promesses, compte les années, mesure l’écart entre les mots et la réalité. On lui demande patience et résilience, pendant que d’autres pratiquent l’urgence… de s’enrichir. Le citoyen devient toléré tant qu’il applaudit, suspect dès qu’il réfléchit. Le plus tragique n’est pas que ces dirigeants pensent avec leur ventre et leur sexe — l’humain est ainsi fait — mais qu’ils aient décidé d’en faire une méthode de gouvernement, c’est ça qui est triste, très triste.

Anani Ahoévi

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