Au Togo, entrer dans un hôpital n’est plus un acte de soin, mais un parcours du combattant. Ici, le patient ne vient pas seulement avec sa douleur. Il doit apporter tout le nécessaire pour survivre, souvent à ses propres frais. La situation est grave, tragique, et pourtant quotidienne.
Apporte ton diagnostic, c’est la première étape. Parce que sans lui, même ton mal le plus évident reste invisible aux yeux du système. Ensuite, ton argent: liquide, surtout des billets de banque, objets de valeur (bijoux, montres de luxe, mini-gadgets…) tout est bon pour acheter ce que l’hôpital devrait fournir gratuitement. Mais ne te fais pas d’illusions, tout ça ne suffit pas toujours. Il faut aussi tes seringues, ton alcool, tes pansements, car les stocks hospitaliers sont vides ou inexistants.
La prière devient alors un outil indispensable. Oui, ta prière, parce que l’État et le système médical ont abandonné leur rôle. Les médecins et le personnel, même courageux, ne peuvent rien face à des structures laissées à l’abandon depuis des décennies. Ici, l’abandon est institutionnalisé et chaque patient devient son propre soignant. On t’invite à participer à ton propre traitement, comme si la douleur était un loisir. Tu es à la fois patient, infirmier, pharmacien et parfois chirurgien.
Et si tu pensais que tu allais dormir dans un lit hospitalier, détrompe-toi. Tu devras peut-être apporter ton propre lit, ou t’allonger par terre dans un couloir dans lequel d’autres malades dorment déjà, attendant leur tour pour être «soignés» et qui sont enjambés souvent par d’autres individus. Tu tentes de survivre dans des couloirs qui ressemblent à des dépôts de désolation, entouré de cris, d’angoisse et d’un vide de matériel, de médicaments et de responsabilité. Chaque billet que tu poses sur le comptoir est un ticket pour l’espoir. Chaque seringue que tu apportes est un pacte avec la survie.
Dans ce chaos, le patient devient une caricature vivante. Le sac rempli de matériel, le portefeuille vidé et le cœur épuisé. Le pauvre devient ingénieur de sa survie et architecte de sa guérison.
Cette situation n’est pas un incident isolé. Elle est le résultat d’années de négligence, de budgets détournés. La santé, droit fondamental selon la Constitution et les conventions internationales, est devenue un luxe réservé à ceux qui peuvent payer ou ont les moyens d’aller au privé. Le reste, les pauvres, les vulnérables, les oubliés, doit compter sur la chance, le courage et parfois… la mort.
Il est urgent que les Togolais, la société civile et les institutions internationales cessent de fermer les yeux. Chaque jour, des vies sont perdues, non pas à cause de maladies incurables, mais à cause d’un système sanitaire défaillant où le patient est transformé en fournisseur de matériel, de prières et de patience.
Le cri est clair. La santé ne peut plus être un commerce. Les hôpitaux ne peuvent plus rester des lieux où l’on teste la résilience des malades plutôt que de les soigner. Il est temps que le Togo réinvestisse dans ses hôpitaux, dans son personnel, dans ses patients. Il est temps que la dignité humaine prenne le pas sur le profit et l’indifférence.
Parce qu’au Togo, aujourd’hui, survivre dans un hôpital est un exploit. Demain, cela ne devrait plus être un miracle.
Julie Kamefeï


