Je suis un homme pauvre. Je n’ai rien hérité de mes ancêtres. Je loue donc une petite chambre dans une maison qui compte plusieurs autres locataires. Parmi ces voisins se trouve un homme costaud aux muscles saillants et au sourire fier. Ce gargantua est très soucieux de ses pectoraux et de sa réputation d’homme fort et craint dans tout le quartier. Pour maintenir sa forme physique et surtout sa flatteuse réputation, ce voisin ne trouve rien de mieux que de venir me boxer chaque matin. Des gifles, des coups dans le ventre, des directs de karatéka sur ma mâchoire. Chaque matin, cela se passe ainsi sous les regards ou amusés ou indifférents des autres voisins. Ce costaud a un fils qui lui ressemble. Tout porte à croire que le moment venu, le fils du costaud voudra infliger les mêmes traitements à mon fils malingre. Que faire? Protester chaque matin? Crier, hurler, ameuter? En appeler aux droits de l’homme et dénoncer la barbarie du voisin? Les réponses à ces questions sont aussi celles que les Africains francophones doivent trouver au type de rapports que leur impose la France.
À 38 ans, je m’aperçois que avant moi et souvent avec talent, des intellectuels africains ont dénoncé l’obstinée influence française sur nos destins. Certains comme Mongo Béti y ont même sacrifié leur talent littéraire, leurs économies et leur joie de vivre. Et je vois une chose : ladite influence française et sa capacité à contrer la renaissance africaine restent intactes. Que faire? Je peux choisir d’ajouter ma voix à celles qui ont précédé la mienne; mais quand je relis Mongo Béti, je m’aperçois de son talent et je me dis : « Dans le domaine de la dénonciation et de la lutte contre l’hégémonie politique et culturelle française en Afrique, que peut-on faire de plus et de mieux que ce qu’à fait le grand écrivain camerounais? ». Me voilà retombé dans mon dilemme.
Le temps passe et le hasard fort heureusement me fait découvrir une petite part de l’histoire allemande: (C’est que dans ma condition d’Africain humilié, j’admire ce pays dont la monnaie a imposé sa loi au franc français et dont la puissance industrielle fait presque le double de celle de la France…). J’apprends que Napoléon occupa une bonne partie du territoire allemand au début du XIXème siècle, imposa l’empreinte et le joug français aux peuples allemands pendant des années. En somme et vous l’avez compris, quelque chose qui m’est familier. Poursuivant mes lectures, je découvre qu’un philosophe allemand nommé Fichte, souffrant amèrement de cet état napoléonien, prononça à Berlin en 1807-1808 des « Discours à la nation allemande« . Qu’y dit-il? Beaucoup de choses qu’il serait malaisé de résumer ici. Mais le fait particulier, c’est qu’au lieu de fustiger l’occupant, il s’en prend presque à ses compatriotes. Il commence ainsi: « Je présuppose que j’ai devant moi des auditeurs allemands qui ne s’abandonnent purement et simplement, de tout leur être, au sentiment de douleur crée en eux par l’échec qu’ils ont subi, qui ne se complaisent pas dans cette souffrance et ne se délectent pas d’être inconsolables (…) Je postule au contraire que mes auditeurs, dépassent d’eux-mêmes cette douleur justifiée, se sont déjà élevés jusqu’à la clarté d’une analyse et d’une réflexion, ou du moins qu’ils sont capables de s’y élever. Je connais bien cette souffrance, je l’ai ressentie comme tout un chacun, je la respecte. La stupidité qui consiste à être satisfait quand on trouve de quoi manger et boire,, quand nulle douleur corporelle ne vient s’y ajouter, et pour laquelle honneur, liberté, indépendance constituent des mots vides de sens, est incapable d’éprouver une telle souffrance elle-même n’a lieu d’exister que pour nous inciter à la réflexion, à la décision et à l’action…« .
Voilà des propos qui, à presque deux siècles de distance, m’indiquent une façon plus efficiente de faire face à mon costaud de voisin. Fustiger la France? Ce n’est pas le moyen le plus efficace, me dit Fichte; il me renvoie aux miens et à ma culture, aux chefs traditionnels bornés, aux vieux qui entendent être respectés pour l’unique motif qu’ils sont… vieux, aux polygames qui ne se soucient pas de renforcer la cité en créant une famille unie, à ceux qui boivent des hectolitres de bière sans s’apercevoir qu’ils consomment ce que l’intelligence et le travail des autres produisent, bref à toutes ces mœurs de chez moi qui m’affaiblissent et favorisent justement l’influence extérieure.
Non, il ne s’agit pas d’être obsédé par la France. Il s’agit de se dire avec Fichte que « ce qui est arrivé est chose de savoir, non de jugement. ». Il s’agit de constater que ces dernières années, dans nos pays africains francophones, ce sont l’esprit et le corps qui se sont affrontés sauvagement. Comment comprendre autrement que des citoyens aient voulu, au nom des principes, récupérer le pouvoir sur un continent qui, longtemps, ne connut à ce sujet que l’argument de la force brute? Revenant dans son pays après de longues années d’exil forcé, le danseur russe Rudolf Noureev est interrogé à l’aéroport de Moscou : « Pendant toutes ces années, avez-vous pensé qu’un jour vous reverriez votre pays? » Réponse : »Bien sûr j’ai toujours su que l’esprit finirait par vaincre »
Anani Ahoévi


