Il suffit de parcourir quelques kilomètres au Togo pour comprendre que la route n’est plus un outil de développement, mais un révélateur brutal de l’échec public. Trous béants, tronçons effondrés, chaussées éventrées, pistes jadis bitumées redevenues des chemins de latérite. Le réseau routier togolais ressemble à une longue cicatrice ouverte, jamais soignée, sans pansement ni diagnostic sérieux.
De Lomé à l’intérieur du pays, le constat est implacable. Les axes urbains sont criblés de trous, mal drainés, rafistolés à la hâte par des replâtrages qui ne survivent pas à la première pluie. En saison pluvieuse, certaines voies se transforment en mares boueuses. En saison sèche, en champs de poussière suffocants. Hors des grandes artères, des quartiers entiers vivent enclavés, prisonniers de routes impraticables qui cassent véhicules et nerfs. Sur les axes interurbains, la situation n’est guère meilleure. Les routes nationales, censées structurer l’espace économique, sont jalonnées de ralentisseurs improvisés par les usagers eux-mêmes pour éviter les accidents mortels.
L’état lamentable des routes n’est plus seulement une question d’usure, de pluie ou de contraintes budgétaires. Il est la conséquence directe d’un mal plus profond, plus corrosif, plus structurant qui n’est autre que la corruption à toutes les échelles de l’État. Des bureaux ministériels aux chantiers poussiéreux, des marchés publics aux contrôles techniques, la route togolaise est minée avant même d’être posée. Elle ne se dégrade pas par hasard mais sabotée par un système. La route est pourtant la colonne vertébrale du développement. Mais au Togo, cette colonne est brisée, rongée par des pratiques prédatrices qui transforment chaque kilomètre de bitume en opportunité d’enrichissement privé. Ce qui manque à l’entretien routier n’est pas tant l’argent que la probité.
La corruption comme première pelle sur le chantier et c’est parti. Tout commence bien avant que le premier engin ne touche le sol. Les appels d’offres sont souvent des formalités creuses, orientées, verrouillées. Les entreprises ne sont pas choisies pour leur compétence, mais pour leur proximité, leur capacité à «remercier», à arroser, à redistribuer. Les cahiers de charges sont contournés, les normes techniques allégées, les matériaux au rabais. Le bitume est mince, les fondations bâclées, les drains inexistants. La route est déjà condamnée avant son inauguration. Puis viennent les surfacturations. Les coûts explosent sur le papier, tandis que la qualité s’effondre sur le terrain. Ce qui devait servir à l’entretien régulier est siphonné, détourné, dilué dans les circuits opaques de la prédation administrative. L’entretien, pourtant vital, devient la variable d’ajustement, sacrifiée pour préserver les rentes.
L’absence d’entretien routier au Togo n’est pas une négligence innocente, mais une stratégie rentable. Une route bien entretenue dure longtemps tandis qu’une route abandonnée justifie des «réhabilitations» répétées, des marchés successifs, des inaugurations en boucle. La dégradation devient un modèle économique, on laisse pourrir pour mieux recommencer, pour mieux facturer, pour mieux détourner. À tous les niveaux, les contrôles font défaut ou font semblant. Les services techniques ferment les yeux, les audits s’égarent, les rapports dorment dans les tiroirs. Les sanctions n’existent pas, les entreprises défaillantes continuent d’obtenir des marchés. L’impunité est totale, institutionnalisée, banalisée. Dans ce système, la route n’est pas un bien public mais une vache à lait pour les corrompus.
La géographie routière togolaise révèle la logique du système. Certaines zones sont relativement entretenues, souvent là où le pouvoir doit se montrer, circuler, parader. Ailleurs, surtout dans les zones rurales et périphériques, les routes sont abandonnées, impraticables, effacées de la carte nationale. Ce n’est pas un oubli mais un choix diabolique. La corruption, comme l’asphalte, ne se déverse pas partout de la même manière. Pour le paysan, chaque trajet devient un parcours de combattant et une perte. Pour le commerçant, un risque Et pour le malade, parfois une condamnation. Les accidents se multiplient sur des chaussées défoncées, mal signalées, sans entretien. Et l’on parle de fatalité. Mais quand l’argent destiné à la sécurité routière est détourné, la mort n’est plus un accident mais est une conséquence.
Les routes délabrées renchérissent tout. Les transporteurs augmentent leurs tarifs pour compenser l’usure prématurée des véhicules. Les produits arrivent tard, abîmés, chers. Les investisseurs hésitent, reculent, renoncent. Le discours officiel sur la compétitivité, les corridors, l’intégration régionale sonne creux quand on ne peut pas se déplacer sur les routes. Le port peut être stratégique, les slogans ambitieux, rien ne compense un réseau routier saboté par la corruption. Un pays ne se développe pas sur des routes fictives et des budgets fantômes.
Tant que la corruption restera le moteur caché des travaux publics, aucune réforme routière ne tiendra. On peut annoncer des milliards, multiplier les projets, inaugurer à l’infini mais sans transparence, sans contrôles indépendants, sans sanctions réelles, les routes continueront de se fissurer, et avec elles, la confiance des Togolais. La route est un test de vérité pour l’État. Au Togo, ce test a échoué. Les citoyens ne demandent pas des discours, mais des routes qui durent, des routes entretenues, des routes qui ne tuent pas. Mettre fin à l’état lamentable des routes impose une rupture claire avec la corruption à toutes les échelles. Sans cela, chaque crevasse routière, restera ce qu’il est déjà, c’est-à-dire un trou creusé par le mensonge, rempli par l’impunité.
Anani Ahoévi


