En Afrique de l’Ouest, la sécurité est devenue un spectacle. Un théâtre d’ombres où les États paradent en uniforme, exhibent des drones rutilants, convoquent des communiqués martiaux et parlent de « tolérance zéro »… à condition que la menace soit chez le voisin.
Le Nigeria vient d’en offrir une illustration presque caricaturale. Puissance militaire régionale autoproclamée, géant démographique, mastodonte économique, Abuja a montré ses muscles au Bénin, bombardant de supposés putschistes à coups de drones et d’hélicoptères. Action rapide, démonstration de force, message clair : nous contrôlons la région.
Mais la farce commence quand on se retourne vers le territoire nigérian lui-même. Depuis plus d’une décennie, Boko Haram et ses avatars djihadistes saignent le nord du pays. Villages rasés, enlèvements massifs, attaques répétées contre l’armée, populations livrées à elles-mêmes. Là, soudain, les drones se font rares, la détermination s’émousse, et l’État semble hésitant, débordé, parfois absent. À tel point qu’on en vient à se demander si le salut ne viendrait pas d’un homme providentiel… pourquoi pas Donald Trump, tant qu’on y est. C’est drôle, oui.
Mais d’un rire amer, car le Nigeria n’est pas un cas isolé. Il est le miroir grossissant d’un mal régional. En Afrique de l’Ouest, la sécurité est souvent pensée comme un outil politique, non comme un devoir envers les citoyens. On frappe vite quand il s’agit de sauver un régime ami, d’éteindre un feu chez le voisin ou de rassurer des partenaires étrangers. Mais quand la menace est intérieure, profonde, structurelle, pauvreté, abandon des territoires, corruption, injustice., alors, la réponse devient floue, lente, bureaucratique. Les États ouest-africains excellent dans la sécurité de façade, sommets extraordinaires, forces conjointes aux acronymes ronflants, budgets militaires en hausse, coopérations internationales à grand renfort de photos. Mais sur le terrain, les populations continuent de mourir, de fuir, de négocier seules avec les groupes armés pendant que les capitales débattent.
L’hypocrisie est là. Forts avec les faibles, faibles face aux vrais dangers. Prompt à intimider un voisin plus petit, lent à protéger ses propres citoyens. Et cette hypocrisie n’est pas seulement militaire ; elle est morale. Elle révèle des États plus soucieux de leur image, de leur posture régionale et de la survie des élites que de la sécurité réelle des peuples. On bombarde pour prouver qu’on existe, mais on tergiverse quand il faut reconstruire, gouverner, écouter. Alors oui, on peut en rire. Rire de drones qui traversent les frontières mais pas les zones oubliées. Rire de puissances régionales incapables de sécuriser leurs propres routes. Rire de cette Afrique de l’Ouest où l’ennemi extérieur sert souvent d’alibi à l’échec intérieur.
Mais au fond, ce n’est pas drôle. C’est tragique. Et tant que la sécurité restera un instrument de prestige plutôt qu’un contrat avec les citoyens, les États continueront de jouer aux soldats… pendant que les peuples paient la guerre.
Dela Avoussou


