Au cœur de la petite république de Togo, l’omniprésence de l’appareil d’État est portée non seulement par un homme, Faure Gnassingbé, mais aussi par toute une armée de relais civils – hauts fonctionnaires, «experts» gouvernementaux, conseillers, communicants de l’État. Ce sont eux que l’on pourrait qualifier sans outrance, de «demeurés à compétence restreinte», c’est-à-dire de ceux qui disposent certes de diplômes, de postes, de titres, mais qui manquent d’un esprit critique ou d’une véritable vocation à servir l’intérêt général. Leur mission? Soutenir un régime autoritaire, rendre furtivement acceptable l’illégitimité, et fournir l’armature intellectuelle et morale d’une dictature déguisée en stabilité. Les droits et libertés meurent aussi par l’absence de critique interne, par le silence des élites «éclairées» qui ne sont plus éclairées que pour le pouvoir.
Au Togo, il existe une catégorie d’individus dont la constance dans la servitude défie toute logique. Ce sont les relais zélés, les commis volontaires, les « demeurés à compétence restreinte » qui, chaque jour, prêtent leur intelligence tronquée à la survie d’un régime à bout de souffle. Ils peuplent les couloirs des ministères, les plateaux de télévision, les réseaux sociaux et les cercles de pouvoir. Ils ne gouvernent pas, ils obéissent. Ils ne réfléchissent pas, ils exécutent. Leur mission : légitimer l’illégitime, rationaliser l’irrationnel, justifier l’injustifiable.
Ces individus, souvent bardés de diplômes, se présentent comme les « technocrates » du système. Mais derrière leurs titres ronflants se cache une indigence morale abyssale. Ils sont incapables de voir que leur compétence, au lieu de servir la République, alimente une machine de prédation politique. Le régime les flatte, les rémunère, leur offre quelques privilèges, et en retour ils défendent l’indéfendable avec une ferveur de convertis.
Ils parlent de stabilité alors qu’ils soutiennent l’immobilisme. Ils invoquent la paix pendant qu’ils ferment les yeux sur la répression. Ils citent le développement alors que la misère s’étend jusque dans les coins les plus reculés du pays. Et lorsqu’ils évoquent la souveraineté, c’est pour mieux couvrir la dépendance d’un pouvoir accroché à ses parrains extérieurs.
Quel est le profil type et comment fonctionnent-ils? Diplômé d’une grande école ou ayant effectué des études à l’étranger, revenu à Lomé ou autre grande ville et obtenu un poste de fonctionnaire, de conseiller ou de chargé de mission, non pas activiste politique de l’opposition, mais peu engagé en politique indépendante, souvent peu critique du régime, ou du moins n’ose pas l’être, acceptant les privilèges (voiture, maison, statut social) sans grands scrupules.
Cette caste d’apparatchiks, de conseillers autoproclamés et de pseudo-experts est devenue la véritable colonne vertébrale de la dictature. Sans eux, le mensonge s’effondrerait de lui-même. Leur zèle est la colle qui maintient l’imposture debout. Car dans toutes les dictatures, il faut des complices pour maquiller la violence d’État en normalité institutionnelle, pour transformer le silence du peuple en consentement, pour faire passer la peur pour de la discipline civique. Pourquoi le terme «demeurés à compétence restreinte»? Ce n’est pas une insulte gratuite. Le terme entend souligner deux éléments:
- «Demeurés»: parce que ces personnes restent attachées à l’idéologie d’un régime obsolète, à la logique du clientélisme, de la faveur, de l’autoritarisme. Ils sont restés «en arrière» sur le plan moral.
- «Compétence restreinte»: parce que leur savoir ne se combine pas avec un sens critique, une conscience citoyenne, une responsabilité envers les citoyens. Leur savoir n’est pas mis au service de la liberté ou de la bonne gouvernance, mais de la protection du pouvoir.
Dans ce paysage, le véritable courage politique, c’est de choisir, malgré la peur, l’engagement envers le peuple plutôt qu’envers un prince. Ce jour-là pourrait commencer à s’éteindre l’appareil qui permet aujourd’hui à la dynastie Gnassingbé de durer, et avec elle, ses relais zélés.
En attendant, le Togo continue de subir la double peine. Celle d’un pouvoir autoritaire, et celle d’une « intelligentsia » docile qui, au lieu d’éclairer le peuple, se contente d’éclairer la route du prince.
Anani Ahoévi


