Il fut un temps où la trahison portait un nom et une honte. Servir l’ennemi, trahir la communauté, collaborer avec les forces d’oppression n’était pas une opinion politique, mais une faute morale grave. Les sociétés d’hier, avec leurs excès et leurs brutalités, avaient au moins cette lucidité. On ne confondait pas le traître avec le libérateur. Les espions, les collabos, les bourreaux au service de forces hostiles à la nation savaient ce qu’ils risquaient. La sanction était implacable, parce que la survie collective primait sur les calculs individuels. Aujourd’hui, en Afrique, le spectacle est tout autre et profondément obscène. Des figures compromises, discréditées, rejetées non pour leurs idées mais pour leur duplicité ou leur voracité, trouvent soudain refuge dans une opposition qui, faute de projet, se recycle en hospice des renégats. On ne combat plus un système. On ramasse ses déchets humains dans l’espoir d’un gain tactique. Cette opposition-là ne défend ni la justice ni la démocratie. Elle défend des hommes en rupture de loyauté avec leurs anciens maîtres, par disgrâce. Elle confond dissidence et ressentiment, résistance et opportunisme. Elle croit affaiblir le pouvoir en accueillant ses anciens complices, alors qu’elle ne fait que reproduire le même mal, sous une autre bannière.
Le Togo n’échappe pas à cette logique historique. Sauf qu’ici, le drame est plus profond. La trahison n’est plus honteuse, elle est devenue monnayable. Et pire encore, elle est aujourd’hui blanchie, justifiée et parfois même célébrée par une partie de l’opposition politique. Regardons la réalité en face, sans fard et sans faux-semblants. Depuis des décennies, le peuple togolais endure un système de gouvernance fondé sur la confiscation du pouvoir, la peur, la ruse et la corruption. Ce système n’a pas fonctionné seul. Il s’est appuyé sur des hommes et des femmes bien identifiés: ministres zélés, officiers dociles, technocrates cyniques, intellectuels domestiqués, opposants de façade. Tous ont prêté serment, non à la nation, mais au régime. Tous ont participé, de près ou de loin, à l’écrasement des aspirations populaires.
Et voilà qu’aujourd’hui, lorsque certains de ces acteurs tombent en disgrâce, ils se découvrent subitement une âme d’opposants. Ils parlent désormais de démocratie, de libertés, de justice sociale. Et une partie de l’opposition togolaise, au lieu de les interroger, de les confronter, de les mettre face à leurs responsabilités, leur ouvre grand les bras. On appelle cela stratégie politique. En réalité, c’est une défaite morale. On ne devient pas démocrate par exclusion du banquet du pouvoir. On ne devient pas patriote parce qu’on a été remercié par le régime et on ne devient pas opposant parce qu’on a perdu ses privilèges. L’opposition togolaise ou du moins une frange d’entre elle, commet ici une faute historique grave. Elle confond rupture avec le pouvoir et rupture avec le système. Elle confond disgrâce personnelle et engagement politique. Elle confond colère individuelle et combat collectif. En récupérant sans condition ces anciens piliers du régime, elle envoie un message désastreux au peuple. Au Togo, il n’y a pas de faute politique irréversible. Il suffit d’attendre son tour d’être rejeté pour être récupéré.
Quel enseignement pour la jeunesse? Que trahir aujourd’hui n’est pas grave, puisqu’on pourra toujours se recycler demain. Que servir un système injuste n’est pas condamnable, puisque l’opposition elle-même vous tendra la main le moment venu. Que la lutte n’est pas une question de principes, mais de positionnement. C’est ainsi que le Togo tourne en rond. Les mêmes visages changent de camp, mais les mêmes pratiques demeurent. Le régime se nourrit de l’opposition, et l’opposition recycle les déchets du régime. Le peuple, lui, reste spectateur d’un théâtre cynique où les rôles changent, mais où le scénario ne bouge jamais. Qu’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas de rêver à des châtiments d’un autre âge, mais d’exiger la vérité, la responsabilité et la cohérence. Dans toute nation qui se respecte, un ancien dignitaire compromis doit commencer par rendre des comptes. Sans cela, d’autres crapules suivront le même chemin sans crainte d’être punies.
Une opposition qui se construit sur l’amnésie n’est pas une alternative. Une opposition qui blanchit les complices du système qu’elle prétend combattre est une opposition en faillite. Une opposition qui sacrifie l’éthique sur l’autel du calcul politicien prépare non pas la libération du Togo, mais la prochaine déception nationale. Le peuple togolais ne manque ni de courage ni de lucidité. Ce qui lui manque, ce sont des leaders capables de refuser les renégats, par respect pour la mémoire des luttes, des martyrs, des morts, des humiliés, des oubliés, etc.
Car on ne bâtit pas un Togo nouveau avec les réflexes de l’ancien. On ne libère pas une nation avec ceux qui l’ont tenue en laisse. Et on ne parle pas de changement quand on recycle, sans honte, les traîtres d’hier comme les héros opportunistes d’aujourd’hui. Si stupidité il y a, elle n’est pas seulement individuelle. Elle est systémique. Et tant que l’opposition togolaise ne rompra pas clairement avec cette logique de recyclage moral, elle restera ce qu’elle est trop souvent devenue, c’est-à-dire le miroir affaibli du pouvoir qu’elle prétend combattre.
Anani Ahoévi


