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    Afrique: se libérer de la religion du colon pour renaître à soi-même

    Le dernier bastion de la colonisation est l’esprit. L’Afrique est politiquement «indépendante», juridiquement souveraine, diplomatiquement reconnue. Pourtant, elle demeure spirituellement occupée. Le colon est parti avec ses administrateurs, ses gouverneurs et ses troupes, mais il a laissé derrière lui son arme la plus durable qui n’est autre que sa religion. Une religion importée, devenue la norme morale, la référence culturelle et la boussole mentale.

    Christianisme et islam, quelles que soient leurs valeurs intrinsèques, se sont imposés en Afrique non comme des choix libres, mais comme des outils historiques de domination, de domestication et de reconfiguration des imaginaires. Le résultat est là, un continent majoritairement croyant, mais profondément désorienté, fervent, mais économiquement dépendant, pieux, mais culturellement dépossédé. Il est temps de poser une question taboue mais vitale: l’Afrique peut-elle réellement se libérer sans divorcer, au moins partiellement, des religions du colon? La colonisation n’a pas commencé avec le fusil, mais avec le sermon. On a d’abord diabolisé les dieux africains, qualifiés de «fétiches», de «démons», de «superstition». Puis on a présenté les Africains comme des peuples «sans Dieu», «sans âme», «sans civilisation». Enfin, on a imposé un Dieu étranger, parlant une langue étrangère, vivant dans un désert ou sur une croix étrangère. Le message était clair, pour être humain, il fallait renier l’Africain en soi.

    Les religions importées ont introduit en Afrique une théologie de la faute permanente. L’homme africain est pécheur par nature, la femme africaine est tentation, le corps est impur, la sexualité est honteuse, la richesse est suspecte, la souffrance est rédemptrice. Ce qui a donné le résultat d’un peuple dressé à accepter la misère comme volonté divine, à prier au lieu de s’organiser, à attendre le ciel au lieu de transformer la terre. Contrairement au mensonge colonial, l’Afrique n’a jamais été athée. Elle a toujours reconnu un principe créateur suprême (souvent sans représentation humaine), des forces intermédiaires (ancêtres, génies, énergies), une relation sacrée entre l’homme, la nature et le cosmos. La spiritualité africaine n’était pas une religion de la peur, mais de l’équilibre. Il n’y a pas de séparation entre sacré et profane, entre économie et éthique, entre politique et spiritualité. Dans les cultures africaines traditionnelles, la pauvreté n’était pas sanctifiée, l’injustice appelait réparation, le chef était redevable, la richesse devait être redistribuée, la communauté primait sur l’individu. Là où les religions importées promettent un paradis après la mort, les spiritualités africaines visaient l’harmonie ici et maintenant.

    Le paradoxe africain, c’est que l’Afrique est l’un des continents les plus religieux au monde, mais aussi l’un des plus pauvres, malgré l’immense richesse naturelle et minière qu’elle dispose, elle compte des milliers d’églises, des mosquées à chaque coin de rue, des jeûnes incessants, des prières jour et nuit… Mais les routes s’effondrent, les hôpitaux manquent de tout, les écoles sont délabrées, les jeunes fuient ou meurent en mer. La foi n’a pas produit la souveraineté, mais une économie de la prière et pas de la production. Les religions importées ont souvent encouragé la charité au lieu de la justice, l’aumône au lieu de la réforme, la prière au lieu de la planification, la soumission au lieu de la contestation. Elles ont rarement remis en cause les élites prédatrices, les accords économiques iniques, le pillage des ressources, la corruption structurelle. Pour un divorce lucide, et non un rejet aveugle, il ne s’agit pas de brûler les églises, de fermer les mosquées, de persécuter les croyants. Il s’agit de désacraliser l’héritage colonial et réafricaniser la spiritualité. Ainsi, l’Afrique doit enseigner ses cosmogonies à l’école, valoriser ses langues sacrées, restaurer la dignité de ses prêtres traditionnels, réconcilier la science, la nature et le sacré.

    Replacer l’humain africain au centre d’une spiritualité libératrice qui doit encourager le travail, la créativité, l’organisation, légitimer la prospérité collective, exiger la justice ici-bas, responsabiliser l’individu et le leader. Il faut décoloniser Dieu pour libérer l’Afrique, qui ne se relèvera pas tant qu’elle continuera à prier avec les mots de ses bourreaux, à se définir avec les concepts de ses dominateurs, à attendre le salut d’un ciel qui ne parle pas sa langue. La vraie indépendance commence dans la reconquête de l’imaginaire, dans la réhabilitation de la sagesse africaine, dans le courage de dire que toute religion qui empêche un peuple de se tenir debout doit être interrogée. Et décoloniser l’économie sans décoloniser la spiritualité est une illusion. Décoloniser la politique sans décoloniser l’esprit est une imposture.

    L’Afrique ne doit pas forcément renier toute religion importée, mais elle doit cesser de s’y soumettre.
    Car un peuple qui prie un Dieu étranger finit toujours par servir des maîtres étrangers.

    Anani Ahoévi

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