L’esclavage moderne n’a plus toujours besoin de chaînes, ni de coups de fouet, ni de navires négriers. Il prospère aujourd’hui sur un terrain autrement plus fertile qui est la complaisance mentale. Et l’Africain inconscient, loin d’en être une victime passive, en devient trop souvent le principal nourricier.
La question mérite d’être posée sans détour. L’Africain se prend-il au sérieux? Sait-il réellement ce qu’il cherche, ce qu’il veut, ce qu’il refuse? Ou se contente-t-il de subir, de s’adapter, de ruser à la marge, tout en appelant cela «survivre»? L’erreur fondatrice réside dans cette idée faussement rassurante d’indépendance acquise. Les drapeaux ont changé, les hymnes ont été composés, les constitutions rédigées. Mais dans les faits, l’indépendance est restée symbolique, souvent folklorique, rarement stratégique. L’Africain inconscient confond souveraineté avec cérémonial, pouvoir avec posture, liberté avec absence apparente de colon. Il applaudit des élections sans choix réel, acclame des dirigeants sans vision, défend des États qui ne le défendent pas. Il s’indigne bruyamment contre l’Occident tout en imitant servilement ses modèles économiques, politiques et culturels.
Cette contradiction permanente est le cœur de son inefficacité, la complaisance comme mode de gouvernance populaire. L’esclavage moderne ne s’impose pas seulement d’en haut, il est accepté d’en bas. Quand un peuple banalise la corruption sous prétexte que « tout le monde fait pareil », quand il glorifie la débrouille au détriment de la rigueur, quand il excuse l’incompétence par la solidarité ethnique ou régionale, il fabrique lui-même ses chaînes. L’Africain inconscient se plaint de l’injustice mais refuse la discipline. Il dénonce l’exploitation mais méprise le travail structuré. Il rêve de développement mais fuit l’effort collectif et durable. Il réclame la dignité tout en négociant son vote, sa conscience et parfois son avenir pour un billet, un sac de riz ou une promesse vide.
Ainsi, l’esclavage n’a même plus besoin de se cacher, il est entretenu volontairement. Le drame africain est aussi celui d’un vide idéologique. Où va-t-on? Vers quoi ? Avec quels moyens? Ces questions essentielles sont rarement débattues sérieusement. À la place, on recycle les slogans panafricanistes sans stratégie, les discours souverainistes sans autonomie économique, les appels à la jeunesse sans politique éducative cohérente. L’Africain inconscient applaudit des mots creux parce qu’ils flattent ses émotions, pas parce qu’ils structurent son avenir. Il préfère la colère spectaculaire à la réflexion patiente, l’indignation virale à l’organisation rigoureuse. Or, un peuple sans cap clair est un peuple facilement manipulable.
Il faut le dire sans complaisance, l’Afrique ne sera pas libérée par pitié, ni par solidarité internationale, ni par discours militants. Elle ne le sera que lorsque l’Africain décidera de se prendre au sérieux, de rompre avec la paresse intellectuelle, de questionner ses propres comportements autant que les influences extérieures. La vraie émancipation commence par une révolution mentale, savoir ce que l’on veut, refuser ce que l’on ne mérite pas, construire ce que l’on réclame.
Tant que l’Africain inconscient continuera à nourrir l’esclavage par sa complaisance, celui-ci n’aura aucune raison de disparaître. L’histoire est implacable, on n’affranchit pas un peuple qui s’accommode trop bien de ses chaînes.
Julie Kamefeï


