Au Togo, la politique est devenue une discipline mathématique mal apprise. Certains opposants la pratiquent comme une addition infinie de petites manœuvres, de compromis boiteux, de renoncements successifs, croyant naïvement qu’en accumulant des miettes de pouvoir, ils finiront un jour par obtenir le gâteau entier. Grave erreur de calcul. Car la politique n’est pas une somme algébrique d’itératives acquisitions. Elle est, qu’on le veuille ou non, une somme absolument convergente de conquêtes.
Or, la conquête suppose le risque, la rupture et parfois la perte. Mais surtout, elle suppose le courage de ne pas vouloir tout le pouvoir sans aucune égratignure, comme un enfant capricieux qui réclame le fruit défendu sans accepter d’en grimper l’arbre. Il existe au Togo, une espèce politique singulière d’opposants qui veulent le pouvoir, mais sans douleur, sans conflit, sans affrontement réel avec l’ordre établi. Ils veulent gagner sans déranger, triompher sans froisser, renverser sans pousser. Ils rêvent d’une alternance qui se ferait à pas feutrés, presque par politesse, comme si le pouvoir en place allait un matin se lever, pris d’un soudain accès de vertu démocratique, et lui tendre les clés de l’État avec un sourire paternel.
Ces opposants-là sont un contresens historique ambulant. Ils ignorent ou feignent d’ignorer que toute conquête politique sérieuse est une épreuve, et que l’absence totale d’égratignures n’est pas un signe de sagesse, mais souvent un indice de compromission. Quand la patrie est en danger, refuser toute prise de risque au nom d’un prétendu réalisme politique n’est ni honorable ni raisonnable. C’est une désertion polie. Car enfin, de quoi parlons-nous? D’un pays où la confiscation du pouvoir est devenue une routine administrative. D’un État où l’exception est la règle et la règle, une faveur. D’une démocratie où l’élection sert davantage à légitimer l’ordre existant qu’à le remettre en cause. Et face à cela, que voit-on? Des opposants souvent plus préoccupés par la gestion de leurs sièges, de leurs subventions et de leurs alliances tactiques que par la libération effective de la souveraineté populaire. Des opposants qui confondent prudence stratégique et peur chronique de perdre leurs avantages résiduels. Ils veulent le pouvoir, oui. Mais surtout, ils veulent conserver leur statut d’opposants officiels, reconnus, invités, tolérés. Ils veulent être dans le jeu sans jamais risquer d’en casser les règles. Ils veulent la victoire, mais sans le vertige de l’affrontement historique.
On nous sert alors la vieille fable de la progression graduelle, «avançons étape par étape», « accumulons les petites victoires», «préparons l’avenir». En théorie, l’argument est séduisant. Mais en pratique togolaise, il est devenu un alibi commode pour justifier l’inaction courageuse. Car pendant que l’opposition additionne ses petites concessions comme on fait des exercices de calcul mental, le pouvoir, lui, ne fait pas de mathématiques approximatives. Il fait de la géométrie, du contrôle total. Il verrouille, encercle, anticipe, ne cherche pas une somme algébrique. Il cherche une domination complète. La politique n’est pas une équation linéaire où chaque compromis vous rapproche mécaniquement de la solution. C’est une dynamique asymétrique, brutale parfois, où celui qui refuse le conflit réel se condamne à la marginalité décorative.
Autre illusion entretenue, celle de l’opposant parfaitement propre, immaculé, qui traverserait la boue du combat politique sans salir ses chaussures. Comme si l’histoire des peuples s’écrivait avec des gants blancs et des mains tremblantes. Attention, il ne s’agit pas ici de justifier la violence aveugle. Il s’agit de rappeler une vérité simple, refuser toute confrontation sérieuse avec un système injuste, revient souvent à devenir complice. À force de vouloir éviter les égratignures, certains opposants évitent aussi les ruptures nécessaires.
Il est des moments dans l’histoire d’un pays où la conquête politique n’est plus une ambition personnelle, mais une exigence patriotique. Quand les institutions sont vidées de leur sens, quand la loi sert de paravent à l’arbitraire, et quand l’alternance devient un mot sans contenu, alors la prudence excessive est trahison. Vouloir le pouvoir sans accepter le prix de la lutte, c’est vouloir la récolte sans avoir semé, sans avoir transpiré, sans avoir affronté la saison sèche. C’est une posture politiquement stérile.
La politique n’est pas un tableau Excel où l’on additionne patiemment des gains marginaux en espérant qu’un jour, la cellule finale affiche «victoire». Elle est une trajectoire de conquêtes successives, parfois douloureuses, parfois risquées, mais toujours assumées. Au Togo, tant que certains opposants continueront de croire qu’on peut arracher le pouvoir sans égratignure, sans conflit réel, sans mise en danger de leurs propres positions, ils resteront ce qu’ils sont trop souvent devenus, des figurants critiques dans une pièce dont ils ne contrôlent ni le scénario ni la fin. La patrie, elle, n’a plus le luxe d’attendre que ces calculs approximatifs convergent par miracle.
Anani Ahoévi


