L’Union européenne a donc parlé. Et quand l’Union européenne parle, elle aime qu’on admire la gravité de sa voix. Cette semaine, elle a décidé que les Gardiens de la révolution iraniens étaient une organisation terroriste. Enfin, après des morts, beaucoup de morts, trop visibles, trop bruyants, trop filmés. Bref, des morts mal élevés. Pendant ce temps, à Lomé, les morts sont bien éduqués. Ils tombent sans déranger, ne menacent aucun pipeline, ne bloquent aucun détroit stratégique. Ils meurent poliment, et ça change tout.
Ce jeudi, l’Union européenne, soudainement prise d’une poussée de lucidité morale, annonce le classement des Gardiens de la révolution iraniens comme organisation terroriste. Motif invoqué: répression sanglante, violence d’État, brutalité systématique contre une population excédée. Applaudissements polis dans les salons diplomatiques, communiqués bien repassés, posture morale impeccable. L’Europe se regarde dans le miroir et se trouve belle. Mais à Lomé, le miroir est brisé.
Car pendant que Téhéran est cloué au pilori, le régime togolais, lui, bénéficie d’un traitement de faveur. Silence feutré, indulgence stratégique, amnésie diplomatique. Pourtant, la grammaire de la répression y est connue, répétée, presque scolaire. Manifestations interdites, balles réelles contre slogans pacifiques, arrestations arbitraires, prisons transformées en centres de rééducation civique, et un pouvoir qui confond l’État avec un héritage familial. Mais au Togo, visiblement, la violence est moins violente. Les morts y meurent discrètement, sans gêner les chancelleries. Les coups de crosse y sont administrés avec une élégance tropicale, qui ne mérite pas le qualificatif de terrorisme. Question de latitude, sans doute.
Il faut croire qu’il existe deux catégories de matraques. Celles qui menacent les intérêts géopolitiques occidentaux, donc terroristes, et celles qui sécurisent des alliances dociles, donc républicaines. Les Gardiens de la révolution iraniens sont des terroristes parce qu’ils défient l’ordre international. Les gardiens togolais du pouvoir, eux, sont de simples agents de stabilité. Ils ne révolutionnent rien, ne dérangent personne, surtout pas les partenaires au développement. Ils répriment en silence, ce qui est infiniment plus diplomatique.
Au Togo, on ne tire pas pour idéologie, mais pour la continuité. On ne frappe pas pour la foi, mais pour la longévité. Ce n’est pas du terrorisme, voyons. C’est de la gouvernance adaptée au contexte local. Une gouvernance où l’alternance est un concept exotique et la Constitution un document à géométrie variable. L’Union européenne, grande prêtresse des droits humains exportables, explique qu’elle ne peut pas comparer l’Iran et le Togo. Évidemment, l’un a du pétrole, l’autre de la docilité. L’un crie trop fort, l’autre se tait bien. L’un brûle des drapeaux européens, l’autre signe des accords de coopération sécuritaire.
L’Europe, elle, adore les dictatures bien élevées. Celles qui savent quand frapper et quand signer un accord. Celles qui tirent sur la foule le matin et accueillent une délégation européenne l’après-midi. Celles qui emprisonnent l’opposition mais libèrent des marchés. Celles qui falsifient les élections sans jamais falsifier un partenariat. Le régime togolais n’est donc pas terroriste. Non, il est prévisible, coopératif, utile et ne fabrique pas des armes nucléaires pour discipliner l’Occident et ses alliés. Et puis, soyons sérieux : comment qualifier de terroriste un pouvoir qui organise régulièrement des élections ? Certes, les résultats sont connus avant le vote, mais l’effort est là. Il y a des urnes, des bulletins, des observateurs bien nourris. Le terrorisme, c’est quand on ne fait même plus semblant.
Deux poids, deux mesures? Non. Deux consciences. L’une pour la galerie et l’autre pour les intérêts. Ainsi va le monde. Le terrorisme dépend moins des actes que de la position sur l’échiquier. À Téhéran, la répression est une menace globale. À Lomé, elle est un détail local. Et tant que les victimes meurent loin des caméras, l’Europe peut continuer à classer, condamner, et surtout… oublier. Après tout, tous les régimes répressifs ne se valent pas. Certains sont infréquentables, d’autres sont simplement utiles. Et tant que l’ordre règne, que les ports fonctionnent, que les discours sont polis, l’Europe pourra continuer son grand numéro préféré: condamner ailleurs pour mieux fermer les yeux ici.
La morale est sauve, les intérêts aussi. Les peuples, eux, peuvent attendre.
Anani Ahoévi


