J’ai passé une très mauvaise nuit aujourd’hui. Il me semble même que je suis malade. Il me faudra encore faire toutes ces gymnastiques pour retrouver en catimini l’infirmier, car il ne faut pas surtout que mes clients se rendent compte que pour un petit malaise dans le ventre ou dans le dos, moi aussi j’ai besoin de consulter quelqu’un d’autre pour être soulagé. Ils ne doivent rien soupçonner; d’ailleurs, ils sont trop bornés pour le faire. N’a-t-il pas seulement fallu cette histoire de morsure de serpent pour qu’ils me prennent tous pour le grand seigneur du village?
C’était un samedi matin, Komlan, l’enfant unique du chef du village se promenait dans la brousse quand soudain tout le village trembla en entendant le cri de détresse qu’il venait de pousser. Lorsque nous accourûmes, Richard agonisait déjà. Il venait d’être mordu par une espèce de serpent des plus venimeux de la région.
Moi, je ne perdis pas mon temps. Quelques secondes m’avaient suffi pour filer à la maison et en revenir avec la pierre noire que j’avais ramené du Japon. L’opération ne dura que quelques temps et tout le monde fut satisfait. J’eus ensuite droit à des ovations superbement frénétiques de la part de la foule.
Le lendemain, le père de Komlan me convoqua dans son « palais » et me demanda des explications concernant ma « pierre magique », après m’avoir offert des présents de valeur. C’est alors que l’idée me vint de lui raconter des histoires rocambolesques. Je conclu en lui disant que ce sont les esprits qui, un jour, me l’avaient offerte au cours d’un songe.
C’est quand même bizarre que personne d’entre eux n’avait auparavant vu une pierre noire. Tant pis, cela m’arrangeait. Quelques jours après, je n’étais plus le même. Le bruit courait déjà que les dieux du Japon où j’étais quelques années plutôt pour mes études supérieures, avaient visité notre village
Tout le monde venait me consulter pour comprendre tel message d’un dieu, reçu dans un songe, pour savoir si son enfant ferait un bon mariage ou encore pour recevoir la guérison d’une maladie. Au début, je ne réclamais rien et chacun me payait à sa façon, selon ses moyens. Mais j’avais fini par acquérir un renom tel que ç’aurait été pour moi trop bête de ne pas en profiter, bien sûr, car je n’aime pas les sacrifices.
Mes prières, je les veux simples et sans comédie. Mais en fait, je suis un grand comédien puisque je ne prie pas du tout. Un de mes principes avec lequel je ne transige pas, c’est le fameux « payement avant livraison ». Je prends l’argent, je l’empoche et je prononce un charabia devant le client que je renvoie aussitôt après. Après cela, je l’oublie complètement.
Bizarrement, beaucoup de clients sont revenus me voir quelques jours après leur consultation pour me dire qu’ils ont trouvé la solution à leur problème. Je n’ai jamais compris cela, mais à vrai dire, je n’ai pas beaucoup cherché à comprendre car pour moi, c’est tant mieux. À ceux qui reviennent me voir avec les mêmes maux, je dis que sur eux, pèse la malédiction des dieux qu’ils ont dû offenser gravement. Et si après d’autres consultations, leurs maux persistent, je les envoie tout simplement au diable en leur disant que seul Dieu en personne peut les soulager.
Tous ceux à qui j’ai dit cela m’ont cru comme ils croient en Dieu lui-même et m’ont collé la paix. Il y en a même qui sont venus me voir pour que j’augmente pour eux la chance de voir leurs enfants obtenir une bourse pour l’étranger. Ils ne savent pas que pour obtenir une bourse pour l’étranger, il faut faire de la magouille comme j’ai dû le faire moi-même pour partir aux États-Unis d’Amérique. À mon retour du pays des cow-boys, je m’attendais à coup sûr au chômage comme tous mes camarades. Mais Dieu m’a sauvé.
Aujourd’hui, j’ai un des plus « nobles » et juteux métiers. Je n’ai pas seulement l’utile, j’ai aussi l’agréable puisque je ne rate aucune occasion pour faire monter dans mon lit toutes mes clientes dont la tête me plaît. Il suffit de leur dire que cela fait partie de la thérapie et de leur défendre d’en dire mot à leurs maris sous peine d’une punition divine. Croyez-moi, je commets le péché au moins 3 fois par jour. Y a-t-il meilleur métier? Non évidemment. Seulement tout à l’heure, pour me rendre au dispensaire afin de soulager mon dos qui commence par me faire terriblement mal, je vais devoir faire preuve d’une grande finesse pour éviter de me faire voir. Oui, personne ne doit savoir que le « grand seigneur du village » qui a le remède à tous les maux, a également besoin d’un petit infirmier pour faire disparaître une douleur dans le dos. Or, ai-je seulement le temps de m’exercer à ce jeu de finesse? Mon dos me fait si mal, je n’arrive même plus à me tenir debout. Qui donc m’amènera chez le petit infirmier?
Dois-je appeler au secours? Puis-je appeler au secours? « Le grand seigneur du village » aussi peut-il… Au secours, au secours! Je meurs. Je ne suis plus le grand seigneur, je ne l’ai jamais été, j’ai besoin de secours, sauvez-moi…
Eric Georges Anani Lawson


