Il y a en Afrique une catégorie de dirigeants qui défie les lois de la nature, de la logique… et parfois même de la lucidité. Ils vieillissent, s’accrochent au pouvoir comme des sangsues et s’y éternisent. Et à force de durer, certains finissent par gouverner comme on conduit une voiture sans frein, avec une confiance absolue et une direction approximative.
Chez eux, le pouvoir n’est pas une fonction, c’est une addiction. Une dépendance chronique, incurable, qui résiste à toutes les alternances démocratiques, à tous les signaux d’alarme, et même, visiblement, à l’érosion des facultés mentales. Ils confondent parfois le Conseil des ministres avec une réunion de famille… sauf que la famille, c’est le pays entier, et qu’elle n’a jamais demandé à être adoptée.
Le plus fascinant, c’est leur rapport au temps. Là où le commun des mortels parle de mandat, eux parlent d’héritage divin. Là où les peuples réclament des comptes, eux répondent avec des souvenirs. Et quand la mémoire flanche, l’entourage prend le relais: traducteurs improvisés de pensées confuses, metteurs en scène d’une illusion de contrôle.
Dans ce théâtre du pouvoir, les discours deviennent des puzzles. Une phrase commence sur l’agriculture, bifurque sur la jeunesse, et se termine mystérieusement sur une victoire électorale vieille de vingt ans. Le peuple, lui, tente de suivre… comme on suit un feuilleton dont on a raté plusieurs saisons.
Mais attention, il ne s’agit jamais, officiellement, de déclin. Non. Il s’agit de «sagesse», de «recul», d’«expérience». Des mots élégants pour habiller des silences, des absences, ou des décisions sorties tout droit d’un esprit visiblement en pilotage automatique.
Et pourtant, autour d’eux, tout le monde applaudit. Ministres, conseillers, courtisans… une chorale bien rodée où personne ne chante faux, de peur d’être remplacé par plus docile. On ne contredit pas un chef qui ne doute plus — même quand il se trompe d’année dans son discours.
Le drame, bien sûr, n’est pas tant leur état que le système qui le permet. Car un dirigeant seul, même égaré, ne peut rien sans une armée de complices silencieux. C’est tout un édifice qui vacille, mais que l’on repeint chaque jour pour masquer les fissures. Alors le spectacle continue, entre confusion et obstination, entre fatigue et illusion de grandeur. Et le peuple regarde, attend, espère… qu’un jour, le pouvoir cessera d’être une fin en soi pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être: un service.
En attendant, le bal continue. Et certains danseurs, manifestement, ont oublié la musique. Mais la valse peut continuer aussi longtemps que le pélican de Jonathan pond des œufs. Comme disait mon ami russe: «pourvou que cela doure».
Anani Ahoévi
DjaleleNews


