L’une des critiques les plus récurrentes concerne la nature même de ces organisations. Elles sont constituées d’États, et donc dirigées par des chefs d’État, quels que soient leur mode d’accession au pouvoir ou leur gouvernance. Cela pose un problème fondamental. Lorsqu’un dirigeant viole les principes démocratiques (modification constitutionnelle, élections contestées, répression), Ce sont ses pairs, souvent confrontés aux mêmes tentations, qui sont censés le juger. Dans ce contexte, la solidarité politique entre dirigeants prend souvent le pas sur la défense des peuples. Ce phénomène alimente l’idée d’un « syndicats de présidents » où la stabilité des régimes prime sur la justice démocratique.
Les Togolais doivent prendre leur destinée en main : au-delà des illusions régionales
Il est des vérités qui dérangent, mais qu’il devient dangereux de taire. L’une d’elles est la suivante : les organisations régionales africaines, censées protéger les peuples et promouvoir la démocratie, peinent à remplir leur mission fondamentale. Pire encore, elles apparaissent souvent comme des instruments de consolidation du pouvoir des régimes en place. Dans ce contexte, l’appel à une prise de responsabilité du peuple togolais, est primordial.
Depuis des décennies, les institutions régionales africaines affichent des ambitions nobles: paix, intégration, démocratie, développement. Sur le papier, tout semble irréprochable. Mais dans la réalité, ces organisations sont avant tout composées de chefs d’État, dont certains n’ont jamais été démocratiquement élus, et d’autres qui, une fois élus, s’emploient à contourner les règles pour s’éterniser au pouvoir. Ce paradoxe est au cœur du problème. Comment attendre d’un système qu’il sanctionne efficacement les dérives autoritaires, lorsque ceux qui doivent juger sont eux-mêmes, bien souvent, concernés par ces pratiques? Une telle configuration produit inévitablement une solidarité implicite entre régimes, au détriment des populations.
La réaction face aux crises politiques illustre parfaitement cette incohérence. Les coups d’État militaires sont généralement condamnés avec fermeté, assortis de sanctions rapides. Mais les manipulations constitutionnelles, pourtant tout aussi destructrices pour la démocratie, suscitent des réactions beaucoup plus timides. Cette différence de traitement n’est pas anodine. Elle révèle une tolérance implicite pour certaines formes de confiscation du pouvoir, tant qu’elles respectent une façade institutionnelle. Pour les peuples, cette situation engendre une frustration profonde. Le sentiment que les mécanismes régionaux ne protègent pas les citoyens, mais les régimes, s’installe durablement. La confiance s’effrite, laissant place à une forme de désillusion politique.
Dans ce contexte, affirmer que les Togolais doivent prendre leur destinée en main n’est pas un slogan, mais une nécessité historique. Aucun changement durable ne peut venir exclusivement de structures extérieures, surtout lorsque celles-ci sont elles-mêmes fragilisées par des contradictions internes. Cela ne signifie pas que la responsabilité repose uniquement sur les citoyens. Les réalités sont complexes: répression politique, contrôle des institutions, pressions économiques. Ces contraintes limitent fortement les capacités d’action. Mais elles ne les annulent pas.
L’histoire montre que les transformations profondes naissent rarement d’en haut. Elles émergent de la conscience collective, de la mobilisation progressive, de la capacité à refuser la fatalité. Prendre son destin en main, c’est d’abord refuser l’idée que rien ne peut changer. C’est exiger des comptes, s’organiser, participer, résister, souvent difficilement, mais de manière déterminée. Cela dit, rejeter entièrement les organisations régionales serait une erreur stratégique. Malgré leurs limites, elles restent des espaces de dialogue, des cadres potentiels de régulation, et des leviers qu’il est possible de transformer. Le véritable enjeu n’est pas leur disparition, mais leur refondation.
Il est urgent de repenser leur fonctionnement en renforçant les mécanismes de sanction contre les dérives constitutionnelles, en réduisant l’influence directe des chefs d’État dans certaines décisions, et surtout, en intégrant davantage les peuples dans les processus décisionnels. Sans cela, elles continueront à perdre leur légitimité. Le combat pour la démocratie en Afrique en général, et au Togo en particulier, ne se gagnera ni uniquement à l’intérieur des États, ni uniquement au niveau régional. Il exige une articulation des deux. Mais cette articulation ne sera possible que si les citoyens cessent de déléguer entièrement leur pouvoir à des structures qui ne leur rendent pas suffisamment de comptes.
En définitive, la question n’est pas seulement de dénoncer mais aussi de construire. Construire une conscience politique plus exigeante, des institutions plus responsables, et une culture démocratique qui ne tolère plus les dérives répétées. Prendre son destin en main, ce n’est pas un acte ponctuel mais un processus. Et ce processus commence par une prise de lucidité.
Koffi Adékanbi


