Dans de nombreux contextes politiques fragiles, la parole critique est souvent perçue comme une menace. Le cas du Togo, tel que décrit dans l’analyse proposée, illustre une dynamique bien connue: celle d’un pouvoir et de ses complices qui, incapables de répondre sur le fond aux accusations de mauvaise gouvernance, choisissent plutôt de discréditer leurs détracteurs. Le terme «aigris», régulièrement utilisé pour qualifier les voix dissidentes, devient alors une arme rhétorique visant à inverser les rôles et à décrédibiliser toute contestation légitime.
La stratégie de disqualification des critiques ne marche pas. Qualifier les dénonciateurs d’«aigris» n’est pas anodin. Ce procédé vise à réduire leur parole à une simple expression d’amertume personnelle, déconnectée de toute réalité objective. En d’autres termes, il s’agit de détourner l’attention des problèmes soulevés — corruption, mauvaise gestion, détérioration des conditions de vie — pour la recentrer sur la supposée psychologie des critiques. Cette stratégie du pouvoir clanique, consiste à éviter de rendre des comptes et à installer un climat de méfiance envers ceux qui osent parler.
Il est devenu presque banal, au Togo, de voir ceux qui dénoncent les dérives être traités d’«aigris». Comme si dire la vérité était une tare. Comme si pointer du doigt l’injustice, la mauvaise gouvernance ou le pillage des ressources relevait d’un caprice personnel. Non, il faut le dire clairement, ce n’est pas de l’aigreur, c’est de la lucidité. Depuis trop longtemps, un mécanisme bien rodé s’est installé: on ne répond pas aux faits, on attaque les personnes. On ne débat pas, on disqualifie. On ne corrige pas, on méprise. Traiter les voix critiques d’«aigries», c’est tenter de faire taire une réalité qui dérange — celle d’un pays dont une grande partie de la population souffre pendant que d’autres prospèrent dans le pillage et l’opacité.
Mais qui sont réellement les «aigris»? Est-ce celui qui dénonce l’injustice ou celui qui s’accommode du désordre et du crime? Est-ce celui qui alerte ou celui qui détourne le regard? Le véritable cynisme est là: dans cette inversion des rôles où les responsables des dérives se présentent en victimes, pendant que les citoyens engagés sont caricaturés et insultés. Il faut refuser ce piège, car derrière chaque voix qui s’élève, il y a des milliers d’autres qui n’osent pas parler. Derrière chaque dénonciation, il y a une réalité vécue: chômage, précarité, corruption, manque de perspectives. Ce ne sont pas des frustrations imaginaires, ce sont des faits. Réduire cette colère à de «l’aigreur», c’est nier la souffrance collective, c’est mépriser le peuple. Et pourtant, c’est précisément cette parole critique qui peut sauver ce qui peut encore l’être. Un pays ne s’effondre pas parce qu’on le critique. Il s’effondre parce qu’on refuse de voir ses failles.
Le Togo n’a pas besoin de silence, ni de complaisance, mais de vérité. Alors non, ceux qui dénoncent ne doivent pas se taire. Ils doivent parler plus fort, plus clairement, plus courageusement. Parce que se taire, c’est cautionner. Le Togo mérite mieux, et ça commence par refuser le mensonge et le mépris. Parce que dans l’histoire des peuples, ce ne sont jamais les silencieux qui ont changé les choses — ce sont ceux qui ont refusé de se taire.
Sébastien Agossou


