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République des réseaux, empire des bandits

Il y a des saisons au Togo: la saison des pluies, la saison sèche… et la saison des révélations. Celle où, comme un nénuphar obstiné qui refuse de couler, la question des réseaux refait surface. Elle flotte, dérange, puis disparaît… avant de revenir, toujours plus verdoyante, toujours plus enracinée dans les eaux troubles de la gouvernance nationale.

Car au Togo, gouverner n’est pas seulement prévoir. C’est surtout appartenir à un réseau, un vrai, bien solide et tentaculaire. Un réseau qui ne se contente pas d’administrer l’État, mais qui l’habite, l’avale, le digère et parfois même le revend au détail. Ici, l’État n’est pas une institution, c’est une franchise familiale avec des filiales dans tous les secteurs – douanes, finances, sécurité, et bien sûr, l’art très raffiné du détournement. On raconte que dans certains pays, les dirigeants servent la nation. Au Togo, la nation sert de buffet, et les convives ne sont pas nombreux, mais ils ont un appétit féroce. Ce sont des hommes et des femmes «peu vertueux», dirait-on poliment. En réalité, ce sont des virtuoses d’un autre genre: des maestros de la prédation, capables de transformer une caisse publique en compte personnel avec la grâce d’un illusionniste.

Et comme dans toute bonne série, chaque scandale a droit à son épisode. À peine un réseau est-il exposé qu’un autre surgit, plus discret, plus structuré, plus efficace. Une hydre administrative en somme. Vous coupez une tête, deux repoussent… avec des costumes plus chers. Prenons, par exemple, ce qui n’est déjà plus un secret pour personne. L’affaire des dépôts massifs à l’Office Togolais des Recettes, révélée par le journaliste Ferdinand Ayité. Des centaines de millions de francs CFA déposés en espèces dans des compagnies d’assurance. Une épargne citoyenne, sans doute? Une prévoyance patriotique? Non. Juste une démonstration de plus que, dans ce pays, la lutte contre la fraude peut parfois ressembler à un stage pratique… de fraude avancée.

Mais ne nous y trompons pas. Ce genre d’affaire n’est jamais qu’un amuse-bouche. C’est la «pointe de l’iceberg», comme on aime à dire dans les cercles bien informés. Le reste est immergé, silencieux, colossal. Un continent de pratiques opaques, de complicités croisées, de fidélités achetées et de carrières construites non pas sur le mérite, mais sur la loyauté au clan. Car oui, il faut bien parler de clan. Pas au sens folklorique du terme, mais comme une structure moderne, efficace, où chacun connaît sa place et son rôle dans la grande chaîne de captation des ressources. Une multinationale du détournement, avec ses cadres supérieurs, ses exécutants, ses relais et ses silencieux. Et pendant ce temps, le peuple? Il est abasourdi, scandalisé, puis crie. Des soulèvements vont peut-être éclater, des colères vont monter, des frustrations vont déborder. Non pas par surprise, mais par saturation. Quand la corruption et l’injustice deviennent système, la révolte devient logique. Le plus fascinant, dans cette tragédie aux accents comiques, c’est la normalisation de l’anormal. Ce qui ailleurs provoquerait des démissions en cascade devient ici un simple fait divers administratif. Une ligne dans un rapport, un débat sans conséquence et une indignation éphémère.

Alors, que faire? Certains parlent de réforme, d’autres de refondation. Les plus audacieux évoquent un «grand nettoyage». Mais attention, au Togo, même les coups de balai peuvent être sous-traités à des réseaux. Il faudrait peut-être, un véritable «coup de gomme neuve», non pas une retouche, non pas un replâtrage. Mais une réécriture complète, une remise à zéro des compteurs moraux et institutionnels, une révolution du sens même du service public. Mais en attendant ce grand jour hypothétique, le théâtre continu. Les acteurs changent parfois de costume, rarement de rôle. Et le public, lui, commence à connaître le scénario par cœur.

Rideau? Pas encore. Au Togo, la pièce des réseaux est une saga. Et comme toute saga… elle n’a pas encore trouvé sa fin.

Eric Georges Anani Lawson
DjaleleNews

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