La pièce de théâtre L’Autre bord de Jean Kantchébé porte bien son titre en raison des revirements des personnages au niveau de leurs attitudes. Ces coups de théâtre entretiennent le suspense dans ce drame familial sur fond d’engagement politique et de trahison.
La pièce est structurée en cinq parties animées par quatre personnages : le Père, la Fille, Le Frère et la Psyché. La Psyché représente l’âme du Père, son double en quelque sorte. Le Père est donc mort, un mort qui revisite une existence faite de remords.
L’acte premier, qui est très bref, est un flash-back de la discussion de la veille entre le Père et la Fille.
L’acte deuxième relate la discussion entre le Père et sa fille. Il tente de la dissuader de participer à la manifestation des étudiants programmée pour le lendemain. Cette manifestation est interdite avec des menaces par le gouvernement. La Fille est l’organisatrice de la manifestation. Le Père lui fait comprendre que dans un état de non-droit, les manifestations interdites sont toujours sauvagement réprimées à coups de fusils :
«Le Père: Et ce maudit communiqué, tu l’as entendu comme moi: «Le ministère de la sécurité informe… La marche est interdite.» Etc. etc. et tu as vu, il martelait les mots; tu as vu comment il levait les poings et quelle gueule de guerre il faisait quand il a lu le communiqué… Non, non, non, c’est une vraie menace, une déclaration de guerre, ce communiqué…
La Fille: Ah, c’est sérieux, le communiqué, tu as dit? Ah oui, c’est sérieux! Et nous alors? Et la bourse des étudiants? Et l’avenir, notre avenir? Et nous? Et moi? Et tout le reste?… » (p. 13)
Face aux arguments de sa fille, le père lui fait du chantage affectif en lui disant qu’en raison de son problème de santé, il a besoin d’elle pour le soigner. La Fille, consciente de ses responsabilités, lui dit qu’elle a donné sa parole, chose sacrée comme il le lui a appris, et qu’elle ne peut pas se cacher « pendant que les gens crient à la justice et à la faim, je ne peux pas.» (p. 14). La souffrance du père s’explique en partie par le départ sans adresse de son Fils, trois ans plus tôt.
L’acte quatrième est un flash-back qui montre les circonstances du départ du Fils.
Le Fils : J’ai dit. Je m’en vais d’ici sans plus adresser la parole à personne et c’est ce que je vais faire. […] je sais ce que je dois faire : partir… […] Le cordon s’est coupé. […] Et te jeter à la figure cette question qui me brûle la tête et la langue: «Ma mère. Pourquoi elle est partie?» (p. 17-18)
Le Fils évoque le mal être qui s’est installé dans la famille à cause des non-dits, des dissimulations, des silences. Lorsqu’il s’en va, le Père se réveille; ce n’était qu’un rêve de ce qu’il s’est passé trois ans plus tôt.
L’acte quatrième est un coup de théâtre. La Fille a découvert le vrai visage de son père en fouillant dans un carton plein de documents. Autrefois militant en lutte contre le régime, il est passé de l’autre bord comme l’atteste une carte de membre du parti au pouvoir. La Psyché s’invite alors auprès du Père pour lui parler de sa lâcheté. La Fille découvre que son père était un indicateur du pouvoir et qu’il a livré sa mère, une militante opposée à ce pouvoir qui l’a violée. Comment a-t-elle disparu? L’auteur ne le dit pas mais on peut deviner qu’elle a été assassinée.
«Le Père: J’ai fait tout ça pour vous protéger! «Tu le fais ou c’est toute ta famille qui passe. » Et toi, petite, as-tu déjà entendu quelque chose d’aussi horrible? Que sais-tu d’une menace de mort? Qu’en sais-tu? Et depuis que ta mère est partie, m’as-tu vu avec une autre femme? As-tu vu venir ici une femme?
La Fille: Mais quelle lâcheté!
Le Père : […] Tu comprendras qu’une lâcheté qui sauve des vies n’est pas une lâcheté; que trahir n’est pas trahir si le but est de protéger ceux qu’on aime.
La Fille: Livrer sa femme à des ennemis pour montrer qu’on aime sa femme!» (p. 29-30)
La Fille feint une réconciliation avec le Père et ouvre une bouteille de vin. Ils boivent et le Père s’endort, probablement drogué au somnifère. À son réveil, il constate que sa fille est partie sans qu’il ait pu l’en empêcher.
L’acte cinquième constitue un autre rebondissement. En effet, le Père part dans la rue où sévit une répression sauvage avec plein de cadavres et des bruits d’explosions, à la recherche de sa fille qu’il veut sauver à tout prix. Mais une Voix le braque avec un fusil. Le Père et la Voix entament une conversation et il découvre que cette Voix qui l’empêche de se retourner au risque de l’abattre est son fils qui, lui aussi, a changé de bord. Comme son père, il s’est mis au service de la dictature suite à des menaces et des chantages. Le Fils refuse de partir avec lui, car ils lui ont fait un lavage de cerveau.
Survient la Fille en train de fuir la répression et le Fils essaye de la tuer. C’est alors que le Père se jette sur le Fils devenu fou et il est abattu. Le Fils se tire ensuite une balle dans la tête.
L’Autre bord est une pièce palpitante avec ses rebondissements qui déroutent le lecteur. C’est presqu’un huis clos. C’eût été le cas s’il n’y avait eu un changement de lieu, de la maison à la rue. Le regard critique porté par les uns sur les autres est sans ménagement. En effet, la charge psychologique des secrets de famille explose avec les questions et les départs. La douleur des enfants est insupportable quand ils découvrent le vrai visage du Père qui a vendu sa femme à l’ennemi. Comme une malédiction ou une maladie contagieuse, la trahison s’est aussi emparée du Fils recruté par l’ennemi, à son tour.
Sur le plan esthétique, le dialogue est leste et va droit aux faits entre les protagonistes. On peut regretter la faible utilisation de la Psyché par rapport aux tourments du Père traître et lâche, et qui se justifie par l’amour. Techniquement, se pose un problème par rapport au personnage qu’est la Voix.
«La Voix: (Le bout d’une arme vient se coller à la figure de l’homme) Pas de questions, ça m’énerve, les questions.» (p. 45)
«La Voix: (Avec un immense plaisir dans le regard) Avec tout ce que j’ai vu! Moi lâche? (rire sauvage) (p. 50)
Le problème qui se pose ici nous ramène à la mise en scène, car il se pourrait qu’il y ait une invraisemblance. Lorsque la Voix qui tient le fusil dit: «Interdit de se retourner, monsieur!», est-elle devant ou derrière le mur quand le Père lui dit : « Monsieur, sortez de là!» (p. 50). Obéit-elle à l’injonction du Père pour se rendre visible «avec un immense plaisir dans le regard»? Au niveau de l’interprétation, montrer le plaisir rien que dans le regard plutôt que sur le visage doit être un peu compliqué. Le metteur en scène devra régler cette imprécision selon son inspiration.
La fin tragique de L’Autre bord de Jean Kantchébé, qui est le récit d’une lutte de libération du peuple du joug de ses ennemis au pouvoir, outre la nécessité du refus de la résignation face à l’oppression, pose le problème sur un plan éthique. L’éthique interpelle le lecteur au niveau de la trahison. Doit-on se soumettre à l’ennemi criminel et trahir le peuple au détriment des valeurs qui fondent l’humanité? La réponse de Jean Kantchébé est sans ambiguïté dans une époque de braise et de prédation où se joue le sort des peuples africains opprimés par la barbarie de dirigeants sans foi ni loi et l’impérialisme.
Ce texte interpelle le lecteur en le mettant face à ses responsabilités, car être responsable, c’est répondre de soi et des autres sous son autorité, comme la famille directe. Jean Kantchébé pose très bien le problème des valeurs opposées aux contre-valeurs dans un débat que le Père présente comme cornélien par rapport à sa trahison.
Ayayi Togoata APÉDO-AMAH


