Si j’étais caricaturiste, j’aurais d’un trait nerveux et sans tremblement, esquissé le portrait de Faure Gnassingbé, non pas dans les ors d’un palais, mais juché sur un trône plus fidèle à son époque à un amoncellement d’os blanchis par le soleil des promesses trahies.
Autour de lui, point de courtisans en habit d’apparat, mais une foule silencieuse, hagarde, les ventres creux et les regards vidés par des décennies d’attente. Des mères aux bras vides, des pères sans sépulture pour leurs fils, des enfants qui apprennent trop tôt que le silence est parfois la seule langue autorisée. Et entre cette humanité brisée et le «médiateur» autoproclamé, un fleuve, non pas d’eau, mais de sang coagulé, témoin muet d’une histoire que l’on tente de maquiller en stabilité.
Car voici le prodige de notre temps: le pyromane devenu pompier, le geôlier reconverti en arbitre, le maître d’un royaume verrouillé invité à distribuer des leçons de paix et de réconciliation à des nations en crise. Quelle ironie mordante que de voir celui qui n’a jamais véritablement réconcilié son propre peuple se voir confier la noble tâche de réconcilier des peuples étrangers.
Dans les salons diplomatiques, on confond endurance politique et confiscation du pouvoir. On appelle stabilité ce qui, pour beaucoup, n’est qu’immobilisme imposé. Et pourtant, le médiateur voyage, serre des mains, prononce des discours, appelle au dialogue avec une gravité étudiée. Les caméras captent son profil, les communiqués saluent son engagement. Pendant ce temps, dans l’ombre de cette mise en scène internationale, les voix dissonantes continuent de se heurter aux murs du silence, les plaies anciennes refusent de cicatriser, et la mémoire collective, n’est pas dupe.
Mon article ne fait que tendre un miroir légèrement déformant à une réalité déjà absurde. Car il faut bien rire, ou sourire jaune, devant cette inversion des rôles où l’histoire récente est mise entre parenthèses au profit d’une respectabilité de circonstance. Si j’étais caricaturiste, je n’ajouterais qu’un détail à cette fresque. Dans le regard du médiateur, un reflet trouble. Non pas celui de la paix qu’il prétend porter, mais celui du passé qu’il traîne, tenace, indélébile. Car on ne marche pas impunément sur des os sans en garder la trace. Et peut-être qu’un jour, les pauvres togolais, ceux qu’on ne voit jamais dans les portraits officiels, finiront par en sortir. Non pas pour applaudir, mais pour raconter, à leur tour, l’envers du décor.
Guy Agbépkonou


