L’ÉCRIVAIN AFRICAIN ENGAGÉ ET LA QUESTION DES LANGUES AFRICAINES DANS « DÉCOLONISER L’ESPRIT » DE NGUGI WA THIONG’O
La lecture de l’écrivain kenyan exilé, Ngugi wa Thiong’o, suite à des tentatives d’assassinat et un séjour en prison, à travers son livre » Décoloniser les esprits », écrit en 1986, est toujours d’une vivace actualité en l’an 2022, plusieurs décennies plus tard.
Après avoir connu du succès en écrivant ses romans et pièces de théâtre en anglais, il a pris la résolution de n’écrire ses œuvres de fiction qu’en kikuyu, sa langue maternelle. Le succès a été encore plus grand qu’en anglais. Il a été professeur et chef du département d’anglais de l’Université de Nairobi.
En considérant les ravages de la langue du colon britannique sur les langues kényanes, il dénonce la politique de l’enseignement de son pays qui ne fait que perpétuer la destruction des cultures africaines par l’anglicisation systématique et la christianisation qui diabolise les cultures africaines. Si les missionnaires anglais ont transcrit les langues africaines, ce n’est que pour les nécessités de l’évangélisation, du génocide culturel, autrement dit du lavage de cerveau des Africains.
C’est de bonne règle puisque le colonialisme est la destruction ou la substitution de la culture et du savoir des peuples conquis par ceux du vainqueur. Ngugi wa Thiong’o a fustigé les élites intellectuelles et les écrivains africains comme Senghor, Chinua Achebe qui, à travers des discours teintés de colonialisme, ont conforté l’emprise linguistique de l’impérialisme étranger. Il n’a pas manqué de déplorer le fait que les dirigeants africains actuels sont les continuateurs de la colonisation à travers le néocolonialisme. Rien n’est entrepris pour renverser la vapeur afin de restaurer nos langues dans leur dignité de langues de culture et de savoir. Cette marginalisation honteuse s’inscrit dans la logique de la servitude volontaire de nos élites qui profitent des miettes de l’impérialisme au détriment de nos masses populaires subjuguées.
En Afrique, la grande curiosité, je dirais plutôt incongruité, est le fait de rendre hommage à ses pires ennemis. C’est ainsi que les néocolonisés continuent à rendre hommage aux esclavagistes arabes et aux colonialistes européens en affublant leurs enfants de ces « noms d’esclaves et d’infamie » très sonores comme le dit Aimé Césaire dans « La Tragédie du roi Christophe ». Quand donc cessera notre bâtardisation volontaire? En Europe ou dans les pays arabes, quand les Européens et les Arabes demandent aux Négro-africains, très fiers de leurs noms volés, s’il n’existe pas de prénoms en Afrique, ils baissent la tête de honte. Une telle évidence ne leur a jamais effleuré l’esprit, puisque ces noms très sonores font plus » civilisés » !
Voici pour le lecteur un extrait de l’essai « Décoloniser l’esprit » mettant en cause le dictateur togolais Gnassingbé Eyadéma.
« Juillet 1984: le président du Conseil fédéral d’Allemagne de l’Ouest, Franz Josef Strauss, se rend en visite au Togo à l’invitation du président Eyadéma. Dans quel but? Dénoncer la scandaleuse conférence de Berlin de 1885? (ici, l’auteur fait une erreur sur la date. Il s’agit de 1884) En tirer les leçons et jeter les bases de rapports économiques et culturels enfin égalitaires entre l’Europe occidentale et l’Afrique? Oh! Non. Célébrer simplement le centenaire du traité imposé par le Reich au roi Mlapa III, par lequel le Togo devint une colonie allemande. Pour commémorer non pas la résistance à la colonisation mais bien la colonisation elle-même, le président Eyadema alla jusqu’à faire ériger une statue de l’aigle impérial allemand-à moins que ce ne fût l’aigle américain ? – restaurer l’ancienne villa du gouverneur général.
Tout cela aux frais des ouvriers et des paysans togolais. Ainsi vit-on 1885, que des millions d’Africains se sont toujours remémoré comme la date de la honte et le début d’un siècle d’humiliation ininterrompue de l’Afrique par l’Occident, glorifié sans vergogne par un président africain. Un éditorialiste d’Allemagne de l’Ouest, Markus Cleven, dans les colonnes du Nordbayerischer Kurier, dit sans détour: « Qui ose espérer qu’au Togo, Strauss et ses hôtes seront sur la même longueur d’onde? C’est pourtant ce qui devrait arriver.
Nous autres Allemands n’avons pas dans ce pays à nous sentir coupables d’une colonisation dont la durée fut trop courte pour laisser d’autres traces que de la nostalgie. »(…) il n’y avait pas de navires de guerre allemands le long des côtes togolaises pour imposer à Eyadema cette allégeance et ce reniement de soi répugnants. Simplement le poids du mark, c’est-à-dire de l’aide allemande, destinée à mieux pouvoir extorquer d’autres marks au peuple togolais. Et probablement le poids de la commission qu’on lui avait versée. » ( La Fabrique, 2011, Pages 125-126). Eyadema n’est pas le seul coupable. En effet, en 1984, l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest au Togo, en plein négationnisme historique, réunit des professeurs des départements d’allemand et d’histoire de l’Université du Bénin de Lomé – tous à la retraite aujourd’hui-pour célébrer à travers un colloque crapuleux « Le centenaire de l’amitié germano-togolaise!
Les perdiem de ce drôle de colloque, que je fus l’un des rares universitaires à dénoncer, devaient être très consistants pour des universitaires félons et indécrottablement opportunistes. Comment comprendre que ces individus aient pu pisser et déféquer lourdement sur plus de trois décennies de torture et de crimes abominables qui ont broyé les peuples réunis contre leur gré dans le Togo allemand ? La science, en aucun cas, ne doit être dévoyée au profit d’une politique du ventre et de l’ignominie. Dans ce colloque, ils n’ont pu faire que de la politique et de l’idéologie. Chuyia! Tchip: tsruuuu!!!
La question de la langue africaine est toujours présente dans son absence dans les littératures africaines dans les langues coloniales. Thiong’o a eu la chance d’avoir été instruit à l’école primaire dans sa langue maternelle. Ce n’est pas le cas de la plupart des écrivains africains qui maîtrisent mal leur langue maternelle. Ce problème identitaire ne peut être résolu que par une volonté politique patriotique qui passe par l’enseignement de nos langues africaines à l’école. Les pouvoirs africains illégitimes au service de l’impérialisme, se sont trop compromis dans des politiques de division et d’exclusion. Trop de tribalisme tue l’unité nationale et le projet de constituer une nation dans des pseudo-Etats dominés. L’écrivain écrit dans sa langue, s’il le peut, mais il lui faut un lectorat. Or ceux pour qui il écrit, ne savent ni lire ni écrire dans les langues locales, faute de les avoir apprises à l’école comme la langue du colon. En outre, la transcription des sons de nos langues à tons ne figure pas sur les ordinateurs, à moins de trouver la bonne application. De plus quels sont les éditeurs prêts à prendre le risque de publier dans nos langues eu égard au problème de lectorat ?
Poser le problème de la langue, c’est poser le problème de la libération nationale de nos peuples et de nos États. La libération est une démarche qui commence d’abord dans la tête de l’opprimé. Ignorer la dimension culturelle et identitaire de notre émancipation, c’est faire du néocolonialisme masqué derrière du populisme et de la démagogie bon marché comme le font nombre de pseudo panafricanistes qui se font du cinéma. Paradoxalement, ils sont les premiers à affubler leurs enfants de « noms d’esclaves et de noms d’infamie » (Aimé Césaire) pour honorer nos pires ennemis. Leur panafricanisme de pacotille est une version néo-coloniale du génocide culturel des peuples africains.
On n’honore pas ses ennemis mortels. Quand donc cette évidence élémentaire s’imposera à nos esprits à décoloniser?
Faut-il pour autant baisser les bras ? Certainement pas. La lutte en cours fait tomber les obstacles progressivement. La gouvernance en fait partie. Elle aboutira. C’est une obligation de survie pour briser la chaîne de la zombification en cours de nos peuples et de nos élites.
Ayayi Togoata APEDO-AMAH


