Le poète Ayi Dossavi fait partie des plumes montantes qui insufflent à la poésie togolaise un nouveau souffle de poéticité digne d’une littérature qui s’affirme de plus en plus sans complexe sur le continent africain et au-delà. Il le démontre magistralement avec son recueil « Pour les beaux yeux du monde ». Le recueil est organisé en deux parties. La première: Livre 1 est intitulée « Pour les beaux yeux du monde ». Elle parle des souffrances des laissés-pour-compte de la société. (p. 17-58) La seconde: « Love me, Lomé », est consacrée à l’amour que le poète ressent pour la ville de Lomé. (p. 59-129)
D’entrée de jeu, Dossavi a mis son texte sous l’autorité du grand poète antillais Aimé Césaire en offrant une page entière à une citation de « Cahier d’un retour au pays natal » dont on peut retenir ce vers: « Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai. » La posture de poète d’Ayi Dossavi est donc affirmée sans ambiguïté: il se proclame la bouche des sans-voix. « Pour les beaux yeux du monde » est un titre qui l’engage vis-à-vis du monde, du peuple, car cette expression signifie faire plaisir, offrir gratuitement quelque chose à quelqu’un. Au-delà du don, le plaisir est évidemment partagé entre le donateur et le donataire puisqu’il s’agit d’un cri d’espoir là où il n’y a que douleurs et pleurs. « Pour les beaux yeux du monde, ses prunelles claires-obscures, ses yeux arc-en-ciel rangées en taies de douleur, nous enfantons mille espoirs, tachés de sang et de cris d’enfants nouveau-nés. » (p. 19)
Les yeux sont une métaphore du miroir, de l’horizon qui se conjugue toujours au futur, le futur des fausses promesses politiques: « La Nation dit toujours ‘Demain, tu verras’, ‘Tu verras demain’, ‘Demain ira mieux’ […] que le lait et le miel couleront sur nos langues de bois et nos gorges sèches, chauffées à blanc par l’alcool fort et les clous de girofle et les lambeaux de gingembre et les bosses de cola. » (p.21) La misère s’accompagne de la peur. Le poète évoque la stratégie de la survie, de l’échine courbée au service du « monstre ». Le Destin national sera « Bleu Unir » (couleur du parti dictatorial) « sous l’arbre à palabres, rouge de nos sangs à verser en acompte devant le notaire » (p. 22) Ayi Dossavi, dans ce texte qui diagnostique le malheur du pays, un pays gangrené par le chômage, recourt énormément à la dérision, l’arme des dominés qui utilisent le rire pour dénoncer et ridiculiser. Ce rire de la dérision est aussi parfois une autodérision de soi-même et de ceux que l’on défend. »Nous/assis sur des montagnes de charbon/ broyant les ténèbres et des tessons d’espoir/à l’ombre de piles de diplômes obsolètes et de ‘j’ai l’honneur’ « (p69).
La peur est presque partout présente, car elle sert à dompter le peuple. « Bleu nuit, car la nuit arrive, Sentinelle, le jour est sur ses pas. […] Mais Mère, mais patrie, que dire de la Peur ?/La peur? Comment ça la peur? Qui ça la peur? » (p. 22). La peur peut être un sentiment qui anéantit ceux que l’on veut intimider. Mais son règne sur les consciences ne dure qu’un temps. C’est aussi le sentiment qui libère quand les opprimés apprennent à la vaincre par le courage et les sacrifices. « La peur n’est plus, elle est broyée depuis longtemps, la Peur. La Ville n’est plus d’humeur pour la Peur ! La Peur est morte il y a longtemps, noyée cadavre et âme dans la lagune de Bè. » ( p. 22). Plus que les instruments de mort, la peur est une machine à écraser le peuple en minant sa conscience. L’importance que lui donne le poète est marquée par la majuscule initiale. Elle est littéralement personnifiée. Ce passage nous rappelle la révolte du peuple et les corps des manifestants opposés à la dictature militaire jetés dans la lagune de Bè en 1991 à Lomé.
Si la peur est omniprésente, c’est que la mort rôde, distribuée généreusement au peuple avide de liberté par ses bourreaux. « Quand la colère du monde […] nous écrase en cadence de son pied bot et gonflé de pus/[…]/ quand les choses disent ‘non’ à nos espoirs de châteaux en Espagne/ quand les choses font fi de nos pleurs, remplissant jusqu’à déborder, les gourdes de la mort/Comme un point-virgule après l’interminable oraison funèbre » (p. 55)
Dossavi ne désigne pas nommément les bourreaux appelés « les choses ». Ces choses s’opposent au nous collectif qui revient souvent sous sa plume pour représenter le peuple, les déshérités. La mort s’oppose à la vie comme la dictature à la liberté. « Un poème comme ça pour chanter la vie et compter nos morts, […]/ Le mot mourra avant l’oubli, mais il vivra éternellement, dans l’océan des choses à venir » (p.72)
À travers l’hommage à la ville de Lomé, le quartier Bè occupe la place principale. Cet îlot de résistance à la terreur se voit consacrer des vers émouvants: « Qu’est-ce que l’automne au bord de ma Lagune à Bè ?/ Ici, les dieux sont cléments à l’excès. On meurt à l’excès, on vit à l’excès, on a faim à l’excès[…]/ Ici, la vie tue la vie parce que la vie est abondante[…]/ Qui a dit que nous n’aimions pas/Nous aussi, accueillir la misère du monde? » (p. 76-77)
L’insécurité fait partie du décor poétique de la ville capitale: » À Lomé/[…]/Les nuits, on danse avec la faucheuse comme une femme endiablée » (p. 82). Le sexe et l’alcool deviennent des exutoires à la mocheté de la vie. C’est pourquoi: « Quand la vie se fait plus brûlante que le soleil, il n’y a que l’alcool et les femmes » (p.82)
Face au désespoir, le poète recourt à l’humour qui apporte le rire dans l’obscurité du décor: » Chez moi, la Jeunesse est un feu sacré dans le voile nocturne/… qui brûle près d’une bonbonne de gaz/ Chez moi, la Mort nous accueille mieux que la Vie/On vaut plus, mort que vif:/Mort, on a la messe, l’apatam, et les festivités/Vivant, les factures et les appels manqués/Chez moi,/ l’étranger est dieu/et Dieu nous est étranger » (p. 89)
La seconde partie du recueil est un véritable hymne à Lomé. Ville dotée d’une double nature: Lomé, la belle, opposée à Lomé, la poubelle. « Les Matins/Lomé s’étire/fait la bise à l’océan qui lui mange la chair en silence […] Lomé aime ses contradictions/Comme on aime ses vieilles cicatrices » (p. 94) Ailleurs Dossavi écrit: » Ma ville s’écrit au pluriel/Minuscule géante, elle s’étire à l’infini/Dans nos onomatopées et nos rires mosaïques » (p. 99)
Le silence, la mort, la nuit, la misère, l’alcool, le sexe, Dieu et les dieux, les larmes, la peur, la répression sont les mots du vocabulaire qui constituent la toile de fond d’un univers sombre, mais qui annonce l’espoir, même s’il semble utopique. « Chaque respiration est bouffée d’espoir et de ‘Demain sera meilleur’ Chaque lendemain une litanie de ‘Tout ce que Dieu fait est bon’/Tout ce que Dieu fait est bon, même la mort de l’innocente, même les crânes fracassés contre le poteau de l’accident/Même la chair juvénile violée par des doigts durcis par l’âge et la folie » (p. 114)
« Pour les beaux yeux du monde » est un texte poétique qui exhume, ainsi que des cadavres, les maux mortifères d’un pays qui ressemble à une prison à ciel ouvert, avec des mots crus, des mots vulnérants pour atteindre la sensibilité des consciences avachies. Les vers du poète dénoncent la banalité de la souffrance avec ironie, car les bourreaux du peuple en font une normalité à travers des narratifs mystificateurs qui l’installent dans la résignation et dans une supposée volonté divine. Mais l’espoir fait vivre et incite à la lutte de libération.
Ayayi Togoata APÉDO-AMAH


