Le 10 février 2024, a été inaugurée une exposition de peinture à la Galerie Éric Wonanu qui s’ouvre au public du 10 au 24 février 2024. La vedette de l’exposition est la jeune artiste Élotodé Sokpoh dont le nom d’artiste est Élotodé, son prénom, tout simplement. Le nom de l’exposition est « Pomenya » qui signifie affaire de famille en guingbé.
La vingtaine de tableaux accrochés tenaient le même langage pictural sur le mode de l’abstraction. Chaque tableau représente un visage humain à peine esquissé au point que le spectateur a l’impression de taches sombres, le ton noir est dominant, sur fond de couleurs chaudes. Ces visages, un sur chaque tableau, s’inscrivent parfaitement dans la thématique de l’exposition: la famille. Les thèmes annexes sont le rêve, l’existence et l’identité.
L’ensemble des vingt tableaux comporte quelques signes récurrents qui sont les dix signes de la scarification faciale verticale des Pla-Péda. Mais ces traits ne sont pas dessinés dans l’ordre de la tradition pla-péda. Ce à quoi Élotodé m’a répondu que l’ordre est bouleversé d’autant plus qu’elle n’a pas eu ces incisions sur son propre visage comme l’aurait voulu la coutume. Pour elle, la vie, comme la famille, allie le meilleur et le pire. La présence de la famille est obsessionnelle avec l’inscription récurrente de trois corps humains de toute petite taille avec des traits sommaires à la marge des toiles: deux grands et un plus petit à leurs côtés qui représentent un couple avec leur enfant.
L’expression graphique de ses œuvres est comme une autopsychanalyse que s’est imposée Élotodé. L’écriture vient renforcer ses obsessions sur les tableaux à travers des bouts de phrases courtes. Et même parfois avec des fautes d’orthographe (existance, éfleuré) pour signifier le désordre puisque la grammaire est un code qui organise un ordre de l’expression et de la compréhension.
L’expression picturale des rêves-cauchemars de l’artiste est la manifestation du couple dialectique ordre/désordre qui semble la perturber au niveau de la famille.
La dimension psychanalytique de sa création artistique est évidente. Elle l’interroge jusque dans son identité qui recèle un manque. Elle ne possède pas de scarifications ethniques ou claniques. D’où la présence obsédante des dix lignes des signes dits 2×5. L’art a cette capacité de libérer le créateur de ses obsessions en les exprimant à travers une esthétique. Ce partage avec le public suppose, dans la production, une maîtrise de la métaphore et du symbole pour la réception de l’œuvre.
L’interprétation que le sujet rêvant a de ses rêves est toujours confuse. Les têtes, sortes de graffitis, représentent cette confusion avec les gribouillis qui les entourent. Les yeux sont de grandes figures géométriques en formes de cercles et de carrés irréguliers. Qu’ils soient de face ou de profil, ces visages sont hideux et ressemblent à des robots ou des zombies. La bouche, quand elle est ouverte et expressive, laisse voir des dents fortes séparées par des espaces qui les font ressembler à des dents de requin. Les visages informes sont encadrés par des carrés irréguliers de couleur blanche pour mieux faire ressortir leur côté sombre. Le malheur que peut représenter la famille et son côté positif, certainement.
La mise en scène des tableaux d’Élotodé à la galerie Éric Wonamu, a laissé l’impression de taches de couleurs soulignées par l’opposition entre les couleurs sombres et les couleurs vives. Le côté faste et néfaste de la famille et des obsessions d’Élotodé. Cette opposition a interpellé les spectateurs au niveau de leur réception des tableaux. L’artiste a-t-elle pu chasser ses démons qui, au fond, sont les nôtres aussi, par une catharsis ?
Lomé, le 10 février 2024
Ayayi Togoata APÉDO-AMAH


