La neutralité est le dernier refuge de ceux qui veulent garder leurs privilèges, tout en se donnant bonne conscience. Elle permet de manger à toutes les tables, de parler à toutes les parties, de survivre à tous les régimes. Elle est l’idéologie de la survie individuelle élevée au rang de vertu.
La neutralité face à un tyran qui massacre son peuple n’est pas une posture morale. c’est une complicité déguisée. On ne peut pas être «au milieu» quand il y a, d’un côté, un prédateur armé de l’État, et de l’autre, des citoyens désarmés, humiliés, emprisonnés ou enterrés. Se dire neutre dans ce contexte, c’est choisir le camp du plus fort tout en lavant ses mains comme Ponce Pilate. Dire qu’on est neutre face à un régime criminel, c’est refuser de nommer le crime. Et refuser de nommer le crime, c’est déjà participer à son camouflage. Le silence devient un bouclier pour le bourreau, jamais pour la victime. Tout le reste, la neutralité, l’attentisme, la prudence calculée, n’est qu’une façon élégante de dire: «Que les autres meurent, pourvu que je sois tranquille.» Il y a des moments dans l’histoire où ne pas choisir, c’est déjà choisir. Face à un dictateur, il n’existe pas de troisième voie honorable. Il y a la justice ou l’injustice, la dignité ou la soumission.
Face à la prédation, la neutralité est une insulte aux victimes. Au Togo, la neutralité est devenue une culture politique, pendant que des Togolais sont battus, emprisonnés, parfois tués pour avoir réclamé ce que toute constitution promet, une partie de l’élite intellectuelle, religieuse et économique joue les équilibristes. Elle appelle au dialogue quand le peuple saigne et se dit neutre pour rester invitée à la table du pouvoir. Soyons honnêtes, la neutralité togolaise n’est pas philosophique, elle est intéressée. Elle protège des postes, des contrats, des carrières et évite les ennuis. Elle garantit l’accès aux miettes du banquet autoritaire et permet de vivre «tranquillement» pendant que les autres encaissent.
Cette neutralité-là n’est pas de la prudence, c’est de la lâcheté sociale. Elle repose sur une équation cynique. Que le peuple souffre, pourvu que mon confort ne soit pas menacé. Et cette mentalité n’est pas propre au Togo, elle gangrène une grande partie de l’Afrique de l’Ouest francophone. Au niveau régional, la neutralité prend un autre visage, celui des organisations qui condamnent sans agir, qui observent sans protéger, qui négocient avec des bourreaux au nom de la paix. La CEDEAO parle fort quand il s’agit de coups d’État militaires, mais murmure quand les dictatures civiles étouffent leurs peuples à petit feu.
Cette neutralité institutionnelle est une trahison des peuples. Elle envoie un message clair aux tyrans. Tant que vous respectez la façade électorale et les intérêts géopolitiques, vos crimes sont tolérables. Voilà pourquoi les dictatures civiles prospèrent pendant que l’on fait semblant de défendre la démocratie. Autre arme favorite des neutres, la complexité. «L’Afrique est compliquée, il faut comprendre le contexte, ce n’est pas comme en Occident». Ce discours est une insulte à l’intelligence collective. Rien n’est complexe dans le fait de tirer sur des civils. Rien n’est culturel dans la torture et rien n’est africain dans la confiscation du pouvoir.
La complexité est invoquée pour éviter la clarté morale et sert à relativiser l’inacceptable. Il faut le dire, la neutralité prépare les explosions futures. Chaque injustice tolérée aujourd’hui devient une colère accumulée demain. Chaque crime passé sous silence rend la violence plus probable, plus brutale, plus incontrôlable. Ceux qui se disent neutres aujourd’hui sont les artisans involontaires du chaos de demain. En refusant de trancher moralement, ils ferment les voies pacifiques du changement et poussent les peuples vers le désespoir. Et le désespoir, lui, ne négocie pas. Il n’y a pas de solution politique sans rupture morale. Tant que la société togolaise et ouest-africaine continuera à tolérer la neutralité face à la tyrannie, les dictatures auront de beaux jours devant elles. Le premier combat n’est pas institutionnel, il est éthique.
Il faut refuser de serrer la main du crime et les équilibres bidons. Il faut choisir un camp, celui du peuple ou celui du pouvoir prédateur. Le pouvoir autoritaire sait que le plus grand danger n’est pas l’opposition radicale, mais la clarté morale. Dire «ceci est un crime» est plus subversif que mille slogans. C’est pourquoi la neutralité est encouragée, financée, promue. Elle est l’alliée objective de l’oppression. Au Togo comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, la neutralité face à un dictateur qui massacre son peuple n’est pas une position politique, c’est une participation passive au crime. La première responsabilité politique est la vérité. Et la vérité est brutale, un régime qui massacre son peuple a perdu toute légitimité. Toute neutralité face à cela est moralement indéfendable.
Lucien Togbénou


